II. Prélude au massacre dans le Stade du 28 septembre et aux alentours
Choix de la date du rassemblement d’opposition
La décision des Forces Vives d’organiser un grand rassemblement le 28 septembre 2009 s’explique par l’importance historique de cette date pour les Guinéens. En effet, le 28 septembre 1958, la France a organisé un référendum dans ses colonies demandant à celles-ci de se prononcer pour ou contre leur intégration au sein d’une Communauté française. La Guinée fut la seule colonie française où le « non » à la proposition de la France l’emporta ; son indépendance fut déclarée quelques jours plus tard, le 2 octobre de la même année. Pour les Guinéens, le 28 septembre 1958 représente donc la date à laquelle la nation s’est unanimement prononcée en faveur de son indépendance.18 Le stade de Conakry, choisi pour accueillir la manifestation, porte le nom de Stade du 28 septembre.
Les chefs des Forces Vives ont appelé à un rassemblement d’opposition massif à cette date pour deux raisons : tout d’abord pour montrer l’importance du soutien de la population en réponse aux déclarations du président du CNDD Dadis Camara, selon lesquelles les Forces Vives « ne sont rien »,19 mais également pour remettre en question la candidature possible de Dadis Camara aux élections prévues pour janvier 2010, qui représentent pour les chefs de l’opposition l’espoir de voir la Guinée revenir entre les mains du peuple.
Peu après avoir pris la décision d’organiser le rassemblement, les Forces Vives ont demandé à Jean-Marie Doré, dirigeant du parti d’opposition l’UPG (l’Union pour le progrès de la Guinée) d’informer Dadis Camara de leur projet. Doré a rapporté la réponse formulée par Dadis Camara lors de leur rencontre du 19 septembre :
Lorsque nous avons décidé la date du meeting, je suis allé voir Dadis la même nuit pour l’informer de notre intention d’organiser un rassemblement pacifique. D’abord il n’était pas favorable, mais je lui avais dit que ce serait pacifique dans un lieu clos. Il a dit qu’il était préoccupé par les marches de protestation. Je lui ai dit que ce n’était pas le cas, mais qu’il y aurait une grande foule à pied pour le stade. Il nous a donné sa permission, donc j’ai immédiatement demandé au secrétariat des Forces Vives d’envoyer des lettres au directeur du stade, le ministre de la Justice, le ministre de l’Intérieur, le maire de Conakry, le ministre de la Jeunesse, et d’autres fonctionnaires.
Même si Dadis Camara a laissé entendre qu’il ne s’opposait pas à la tenue du rassemblement prévu pour le 28 septembre, le CNDD a essayé d’empêcher son organisation. Ainsi, le 22 septembre, le ministre de la Jeunesse, Fodéba Isto Keira, a annoncé que le Stade du 28 septembre serait fermé au public du 23 septembre au 11 octobre, dans le but de préserver la qualité du terrain pour un match de football prévu le 11 octobre contre le Burkina Faso. Selon Keira, cette décision n’avait rien de « politique ».21
Le dimanche 27 septembre, le ministre de l’Intérieur, Frédéric Kolié, est intervenu sur la chaîne nationale pour déclarer que « toutes les manifestations sur le territoire national sont interdites jusqu’à la fête nationale du 2 octobre ».22 En réaction à cette annonce, les dirigeants de l’opposition se sont réunis et ont décidé de ne pas annuler le rassemblement, en dépit de l’interdiction.23 Le même jour, Dadis Camara a déclaré le 28 septembre jour férié, et a fait savoir qu’aucun rassemblement ne serait autorisé ce jour-là.
Malgré ces déclarations des membres du gouvernement, les Forces Vives n’ont reçu aucun refus officiel à leur demande en faveur d’un rassemblement le 28 septembre et ont donc décidé de ne pas remettre en cause l’organisation de l’événement. Selon Oury Bah, vice-président de l’UFDG (l’Union des forces démocratiques de Guinée), les Forces Vives voulaient que le rassemblement ait lieu afin de montrer au CNDD l’importance du soutien populaire à l’opposition : « Nous avons dit à nos partisans de rester pacifiques, même s’il nous était impossible de rentrer dans le stade.
Notre but était simplement de montrer que la population apportait son soutien à l’opposition. »25 Les chefs de l’opposition ne s’attendaient pas à devoir faire face à une réponse violente de la part des forces de sécurité. En effet, depuis son arrivée au pouvoir, Dadis Camara avait publiquement déclaré à plusieurs reprises qu’il n’utiliserait pas l’armée contre la population, contrairement à ce qu’avaient fait ses prédécesseurs.
Finalement, le 28 septembre à 1h du matin, Dadis Camara a téléphoné à Sidya Touré, chef du parti d’opposition l’UFR (l’Union des forces républicaines), à son domicile. Au cours de la conversation, relatée par Touré à Human Rights Watch, Dadis Camara a répété que le 28 septembre était un jour férié qui appartenait à tous les Guinéens, avant de déclarer que l’opposition « ne pouvait pas reprendre les dates historiques à son propre compte ». Camara a exigé que le rassemblement soit annulé et a proposé en échange qu’un rassemblement moins important se tienne le 29 septembre dans le stade Nongo, plus petit.Touré a expliqué au président du CNDD qu’il ne restait plus assez de temps pour annuler l’événement et que les partisans de l’opposition commenceraient à se diriger vers le stade tôt le lendemain matin.28
Marche en direction du stade le matin du 28 septembre et tentatives des forces de sécurité de bloquer les manifestants.
Au petit matin du 28 septembre, des dizaines de milliers29 de partisans de l’opposition se sont dirigés vers le Stade du 28 septembre depuis différents quartiers de Conakry, envahissant les routes principales de l’étroite presqu’île où se situe la ville. En plusieurs points de l’itinéraire du cortège, les forces de sécurité ont usé de la violence pour tenter d’empêcher les manifestants d’atteindre le stade, blessant et tuant certains d’entre eux, laissant présager des événements qui allaient suivre. Les gendarmes, sous le commandement du capitaine Moussa Tiégboro Camara (sans lien de parenté avec Dadis Camara, le président du CNDD), le ministre chargé de la lutte anti-drogue et du grand banditisme, ont tenté une ultime fois d’empêcher les chefs de l’opposition d’entrer dans le stade en leur barrant la route, puis ont ensuite battu en retraite au vu de l’ampleur de la foule.
Le jour qui a suivi le massacre du stade, Dadis Camara a prétendu que des partisans de l’opposition qui se dirigeaient vers le rassemblement le matin du 28 septembre avaient pillé et incendié deux postes de police, et y avait saisi des armes à feu et explosifs avec l’intention de renverser par la force le gouvernement putschiste.30 Certes la manifestation a été ponctuée d’actes de violence de la part de manifestants avant leur arrivée au stade (principalement des jets de pierres et l’incendie partiel du poste de police Bellevue), mais cette violence n’était en aucun cas généralisée.
Contrairement à ce qu’a déclaré Dadis Camara, Human Rights Watch n’a recueilli aucune preuve démontrant que les partisans de l’opposition étaient munis d’armes lors de l’épisode des affrontements au poste de police Bellevue documenté ci-dessous, ni qu’aucun manifestant présent au stade ne portait une arme à feu. Par ailleurs, le CNDD n’a fourni aucune preuve susceptible d’appuyer ces accusations, comme des armes saisies au stade...Lire la suite
Human Rights Décembre 2009