De nombreuses personnes ont tenté de s’enfuir en grimpant jusqu’en haut des tribunes couvertes, puis en sautant d’une hauteur estimée entre 10 et 15 mètres. Selon des témoins, plusieurs personnes sont décédées à la suite de blessures dues à leurs chutes, ou parce que d’autres personnes leur sont tombées dessus. D’autres encore ont été tuées par balle alors qu’elles avaient survécu à leur chute. Un commerçant de 41 ans a expliqué à Human Rights Watch qu’il avait été obligé de sauter, se blessant à la jambe au passage, et qu’il avait vu 38 corps à l’extérieur du stade, en dessous des tribunes couvertes :
L’armée a fermé toutes les issues. J’ai couru jusqu’à la tribune couverte. Quand je suis arrivé au sommet, je me suis retourné, ils tiraient en direction de la pelouse et aussi vers les tribunes couvertes. Je n’avais pas d’autre choix que de sauter à une hauteur de 30 mètres vers le bas [sic, une estimation de 10-15 mètres]. Il y avait beaucoup de gens faisaient des sauts. Quelqu’un avait atterri près de moi et j’ai entendu sa cheville se casser. Lorsque j’ai touché le sol, j’ai perdu mon souffle et ne pouvait plus bouger. Il y avait des soldats non loin de moi, et ils tiraient [sur nous]. Une des balles a traversé mon pantalon. Je pouvais le sentir sur ma jambe, mais elle n’a pas traversée ma peau. Il y avait tellement de gens autour, et je respirais à peine
à cause de la chute.
Un Béret rouge est venu vers moi et m’a donné un coup de pied à la tête. Il m’a pris mon argent, mon téléphone cellulaire, tout. Il a ensuite pointé un couteau sur la tête sans me couper, puis il est parti. Je me suis couché là-bas, incapable de bouger, et j’ai compté les cadavres autour de moi. Il y avait 38. Les soldats ont continué sur les cadavres en le dépouillant de leurs biens. J’étais couché avec des cadavres ... 38 cadavres tout autour de l’endroit où j’ai sauté des tribunes couvertes. Je les ai comptés pendant que j’étais allongé.57
Un autre témoin, une coiffeuse de 23 ans, a vu une de ses amies se faire tuer d’une balle juste à côté d’elle alors qu’elles tentaient de s’enfuir de la zone située derrière les tribunes couvertes, avant de se cacher et de voir plusieurs autres personnes se faire tuer au même endroit :
En courant derrière les tribunes couvertes, à l’extérieur du stade, avec deux de mes amis, l’un a reçu une balle dans la poitrine. Elle est tombée et cria : « Aidez-moi ! » Mais il n’y avait rien à faire. Je ne vois pas qui a tiré sur lui, je pense qu’ils étaient derrière nous. C’était le chaos, il y avait tant de personnes qui couraient.... J’ai vu la clinique pour les joueurs de football, juste sous les tribunes couvertes, et nous nous sommes cachés là pour une courte période de temps. Les gens couraient dans tous les sens, et j’ai vu beaucoup de personnes fusillées là. Je ne pouvais même pas compter.58
Des actes de violence similaires ont eu lieu vers l’entrée du stade, dans la zone appelée
l’ « esplanade », une allée située entre l’entrée principale de la zone du complexe sportif et l’entrée principale du stade. La coiffeuse de 23 ans qui a livré le témoignage ci-dessus a confié à Human Rights Watch qu’elle avait vu une autre amie se faire tuer
alors qu’elles couraient ver l’entrée principale, et qu’elle-même avait reçu un coup de couteau de la part d’un soldat de la Garde présidentielle :
Enfin, mon ami et moi avons couru vers l’entrée principale, celle qui mène sur la route en face du stade. En courant avec certaines personnes, mon ami a été abattu. La balle a traversé son cou, et il tomba à terre, le sang coulait à travers sa chemise, et il gisait là, mort. J’ai continué ma course et que je suis arrivée à proximité de l’entrée principale, un Béret rouge m’a renversée au
sol, puis s’est jeté sur moi en faisant des hauts et des bas sur mon ventre. Je ne pouvais pas parler, la douleur était si grande, et il ne cessait de rebondir. Puis un autre Béret rouge est venu et m’a poignardée dans le bras avec un couteau et m’a frappée au visage. Ils ont juste continué à me battre.59
Autour des terrains de basketball et de volleyball et du petit stade annexe, une foule épaisse de sympathisants de l’opposition s’est retrouvée prise au piège contre les murs séparant le complexe sportif de la zone de l’université attenante. Un groupe de Bérets rouges et de gendarmes a poursuivi les manifestants, tirant sur ceux qui tentaient de s’enfuir en grimpant aux murs. Un commerçant de 32 ans a raconté à Human Rights Watch que cinq personnes sur les huit qui essayaient de s’enfuir avec lui ont été tuées, et que d’autres ont reçu des coups de baïonnette mortels alors qu’elles tentaient de grimper aux murs d’enceinte :
J’ai décidé d’essayer de sortir du stade. Plus loin, l’une des portes était ouverte mais il y avait tellement de gens qui essayaient de s’enfuir, j’ai décidé de franchir la porte fermée.... J’ai couru vers le mur d’enceinte. Près du terrain de basket, un groupe de Bérets rouges et des gendarmes de l’unité de Tiégboro nous pourchassent. Ils ont tiré sur le groupe de huit d’entre nous, et seulement trois ont pu s’en tirer vivant. Cinq d’entre nous ont été tués, abattus près du mur en face de l’université. Nous ne pouvions pas aller sur place, nous sommes donc revenus en courant au vieux mur près de la route Donka. Un groupe de Bérets rouges nous y attendait, deux camions. Ils étaient armés de baïonnettes. J’ai vu un Béret rouge tuer trois personnes devant nous [avec une baïonnette], donc je voulais retourner en arrière. Mais mon ami m’a dit : « Nous sommes nombreux, nous allons essayer de
passer », et c’est ainsi que nous nous sommes échappés.60
Un propriétaire d’usine de 47 ans a décrit à Human Rights Watch comment il a réussi à
s’échapper rapidement du stade principal et s’est retrouvé coincé dans la zone du stade annexe, où il a pu voir la Garde présidentielle poursuivre son massacre :
Toumba [le lieutenant Abubakar « Toumba » Diakité] a pointé son fusil dans notre direction et a tiré sur nous, c’est alors que j’ai compris qu’ils étaient venus pour tuer.... En dehors du stade principal, les Bérets rouges nous pourchassaient. Nous avons couru vers la petite annexe du stade. Il y avait des personnes abattues partout. Il y avait du sang partout sur le sol. Près du stade annexe, il y avait quelques trous pour la construction. J’ai sauté. Mais il y avait un mur bloquant notre chemin près de l’université, alors nous étions coincés. Les personnes qui essayaient de grimper sur les toits des maisons pour s’enfuir sont écrasées à mort. Avec de l’aide, j’ai finalement réussi à escalader le grand mur. Mais quand j’ai regardé derrière moi, les gendarmes battaient toujours les gens.61
Un autre témoin, un commerçant de 27 ans, a raconté à Human Rights Watch qu’il avait pu voir un grand nombre de corps dans la même zone :
Il y avait beaucoup de corps à la petite annexe du stade, et ils continuaient à tirer sur des gens là-bas. Il y avait aussi par terre des fils électriques qui électrocutaient les gens.62
Un témoin, une marchande ambulante de 30 ans, a confié avoir été dupée par quelques soldats de la Garde présidentielle qui avaient assuré à un groupe de plusieurs personnes pouvoir les aider à s’enfuir, puis avaient ouvert le feu sur elles lorsqu’elles s’étaient approchées :
En courant vers l’entrée principale, j’ai vu les Bérets rouges tirer sur les câbles de haute tension. Ils sont tombés et nous ne pouvions plus passer par cette porte, alors nous sommes sortis par l’annexe du stade. Je courais avec un groupe d’environ 25 à 30 personnes. Lorsque nous sommes arrivés à l’annexe, les Bérets rouges ont encerclé et ont commencé à nous frapper avec des morceaux de bois. Certains avaient des clous en eux.
Je me suis enfuie en courant, mais à d’environ 50 mètres, un autre me renversa avec un coup de pied dans mes pieds. Je me lève à nouveau en courant vers le terrain de volleyball. Quand je suis arrivée, j’ai rejoint un grand groupe d’environ 200 personnes, tous à la recherche du meilleur endroit pour s’échapper. A quelques mètres se trouvait un groupe de Bérets rouges qui ont dit de courir vers eux.... Ils ont crié : « Venez, venez ... ici, ici », en montrant une petite porte près du terrain de volleyball qui mène à l’université. Quand nous
sommes arrivés à environ 10 mètres, ils ont pris position et ont ouvert le feu sur nous. Ceux qui étaient devant moi ont commencé à tomber blessés ou morts. Ils ont tiré et tiré sur nous.
Une étudiante de 19 ans ayant reçu des coups de la part des forces de sécurité avant de pouvoir se cacher dans une zone en travaux située derrière le stade s’est confiée à Human Rights Watch :
Alors que j’étais assise là, pas plus de trois mètres, je les ai vus tirer dans la tête d’un vieil homme habillé comme un imam alors qu’il priait. Le vieil homme était en train de prier, parce que dans la foi musulmane, si vous allez mourir, il faut prier avant de mourir. Il était en train de prier et un Béret rouge s’approcha de lui et tira dans la tête avec un pistolet. A proximité, il y avait un autre homme qui voulait prier. Il s’est mis à genoux. Un de ceux portaient des gris-gris [amulettes] lui a dit : « Ne prie pas encore là-bas ». Il s’est placé derrière lui et lui a tranché la gorge.
À l’extérieur du complexe sportif, le massacre a continué. Selon des témoins, un chauffeur de taxi de 28 ans issu du quartier de Matam, Karim Bangura, se trouvait à l’intérieur du stade quand les tirs ont commencé. Celui-ci a réussi à sortir du complexe sportif et a essayé d’utiliser son taxi garé à l’extérieur pour aider les blessés. Des Bérets rouges se sont approchés de lui et lui ont demandé les clés du taxi. Lorsqu’il a refusé de donner les clés, les Bérets rouges l’ont tué et ont pris son taxi, abandonnant son corps sur place.
Plusieurs victimes et témoins ont raconté que quelques gendarmes ont essayé d’empêcher la Garde présidentielle de commettre ces violences. Dans certains cas, ces derniers ont pu sauver des hommes et des femmes d’une attaque imminente et les ont surveillés jusqu’à ce qu’ils puissent partir en toute sécurité. Une couturière de 29 ans aidée par l’un de ces gendarmes a expliqué à Human Rights Watch comment les choses se sont passées :
Après avoir échappé vers l’aire de stationnement, deux soldats m’ont sautée dessus et ont commencé à déchirer mes vêtements, tandis que d’autres qui n’étaient pas en uniforme avaient un bâton comme s’ils voulaient me violer avec. Comme ils ont eu du mal à me contenir, un gendarme en tenue de camouflage avec un béret vert leur cria dessus : « Laissez cette fille ! Ce n’est pas comme cela.... Vous avez aussi des mères et des pères....
Vous ne devriez pas faire ça ! » Mais les autres lui ont dit de s’en aller et les laisser. Il a insisté et, finalement, il m’a emmenée avec lui et m’a dit de me cacher dans un lieu près du terrain de basket. Je me cachais avec environ 10 autres. Tout en nous cachant, nous avons vu d’autres Bérets rouges poignarder et de tuer deux hommes. Le gendarme leur cria d’arrêter de faire de telles choses, et veillait sur nous jusqu’à ce que ce soit sûr de sortir.66
Une secrétaire de 27 ans a raconté comment elle et 50 autres personnes ont été sauvées par un autre gendarme :
Comme je tenais une amie qui avait été sérieusement battue, un gendarme est venu vers notre groupe d’environ 50 personnes et a dit : « Venez ... il y a une sortie ici ». Malheureusement, il n’avait pas vu les deux Bérets rouges derrière lui. L’un d’eux a commencé à nous frapper en me terrassant et à me donner des coups de crosse. Je me suis levée et le gendarme nous a aidés vers la sortie. Au moment où je quittais, d’autres Bérets rouges poignardaient les gens avec leurs baïonnettes alors qu’ils tentaient de s’enfuir par la porte.
Plus de 1 400 manifestants ont été blessés pendant l’attaque du stade.68 Outre un grand nombre de personnes blessées par balle, plusieurs autres ont reçu des coups de couteau, de baïonnette ou de machette ; des coups de crosse, de bâton ou de matraque, ou des coups de poing, des claques ou des coups de pieds de la part des forces de sécurité alors qu’elles essayaient de s’enfuir.
De nombreux autres manifestants se sont retrouvés avec des fractures et de graves coupures après avoir été piétinés par la foule paniquée, avoir sauté du haut des tribunes du stade ou avoir tenté d’escalader les murs et les barrières. De nombreuses victimes ont montré à Human Rights Watch les marques laissées par leurs blessures, y compris des cicatrices de blessures par balle, des marques de coups de couteau et de machette, ainsi que des ecchymoses. Trois semaines après les événements, plusieurs des victimes des violences du stade interrogées par Human Rights Watch continuaient de boiter ou ne pouvaient se déplacer sans l’aide d’une canne ou d’une béquille...Lire la suite
Human Right Watch Décembre 2009