Thursday, March 11, 2010
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Un Lundi Sanglant Page 6

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I. Contexte


La Guinée, pays dont la population dépasse légèrement 10 millions d’habitants, compte trois ethnies majoritaires : les Peuls, qui représentent 40 pourcent de la population ; les Malinkés, 30 pourcent ; et les Soussous, 20 pourcent. Le pays compte également plusieurs ethnies minoritaires, comme les Guerzés, les Kissis et les Tomas, qui représentent les

10 pourcent restants et vivent essentiellement dans la région Guinée-forestière du sud-est.1 Chaque ethnie parle sa propre langue, bien que le français reste la langue officielle du pays et le soussou une langue véhiculaire, en particulier à Conakry et au sein de l’armée.2 Environ 85 pourcent des Guinéens sont musulmans. Les 15 pourcent restants, principalement des habitants de la région forestière mais aussi de Conakry et des grandes villes, sont chrétiens ou affichent des croyances indigènes.3 Bien qu’elle dispose d’environ la moitié des réserves mondiales de bauxite ainsi que d’importants gisements de minerai de fer, d’or et de diamants, la Guinée est l’un des pays les plus pauvres du monde.4

Les droits humains du peuple guinéen ont été systématiquement bafoués par l’administration d’Ahmed Sékou Touré, à la tête du pays depuis l’indépendance vis-à-vis de la France en 1958 jusqu’en 1984, puis par celle de Lansana Conté, qui a dirigé la Guinée jusqu’à sa mort en décembre 2008.5 Suite à l’annonce de la mort de Conté le 22 décembre 2008, un coup d’État sans effusion de sang fomenté par un groupe de militaires guinéens, le Conseil national pour la démocratie et le développement (CNDD) et dirigé par le capitaine Moussa Dadis Camara, lequel s’est autoproclamé président, a dans un premier temps fait naître l’espoir de l’avènement d’une démocratie et d’un plus grand respect des droits humains.6 Cependant, depuis leur arrivée au pouvoir, Dadis Camara et le gouvernement du CNDD ont pris le contrôle des affaires politiques du pays, se sont gardés d’organiser les élections libres et justes qu’ils avaient promises, et ont progressivement et violemment réprimé l’opposition. Les auteurs de ces abus continuent de jouir d’une impunité quasi totale.7

Les actions menées dès le départ par Dadis Camara, un ancien petit officier responsable d’une unité militaire chargée de l’approvisionnement en carburant, révèlent son mépris pour les principes démocratiques et l’état de droit. Malgré l’implication notoire de plusieurs officiers militaires du CNDD dans de graves abus et crimes passés, y compris dans des affaires de torture, les nouveaux dirigeants de la Guinée n’ont fait ouvrir aucune enquête et n’ont jamais demandé à ces officiers de rendre des comptes. Le camp militaire d’Alpha Yaya Diallo, plus connu sous le nom de camp Alpha Yaya, situé à Conakry, la capitale guinéenne, est devenu de fait le siège du gouvernement, d’où Dadis Camara et sa clique dirigent l’essentiel de leurs opérations. Depuis le coup d’État, une vingtaine de militaires, pour la plupart liés à l’ancien régime, ont été faits prisonniers dans des centres de détention clandestins où ils n’ont le droit de voir ni leur avocat, ni leur famille, et subissent de graves sévices.8

À son arrivée au pouvoir, Dadis Camara a pris des mesures concrètes de lutte contre une corruption omniprésente et l’implication de membres du gouvernement et de l’armée dans des réseaux de trafic de drogue, véritable fléau en Guinée depuis plusieurs années, le pays étant une plateforme de transit de la cocaïne qui circule entre l’Amérique latine et l’Europe
Cependant, ces efforts ont été entachés d’une série d’abus et de graves violations des principes correspondant à un État de droit. En 2009, des soldats lourdement armés ont régulièrement commis des abus contre la population et les commerçants guinéens, notamment des vols, des extorsions et des manœuvres d’intimidation des autorités judiciaires.10

Dès qu’il a pris le pouvoir, Dadis Camara a rapidement suspendu la constitution du pays, dissous le gouvernement et déclaré l’interdiction de toute activité politique et syndicale.11 Le nouveau dirigeant a proposé dans un premier temps d’organiser des élections avant décembre 2010,12 puis, sous la pression internationale, a promis de tenir ces élections en 2009 tout en précisant qui ni lui ni aucun autre membre du CNDD ne se porterait candidat, assurant ainsi la transmission du pouvoir à un gouvernement civil.13 Ces promesses ont valu au président le soutien d’une grande partie de la population guinéenne. Néanmoins, rien n’a été fait ou presque pour organiser ces élections et, en 2009, le gouvernement du CNDD a progressivement limité les libertés d’expression politique et de réunion.

À maintes reprises les partis d’opposition ont tenté de mener une campagne en vue des élections présidentielles, mais le gouvernement a réagi par des mesures d’intimidation et des attaques.14 À de nombreuses reprises au cours de l’année, Dadis Camara a levé puis réappliqué l’interdiction de mener des activités politiques et syndicales. En réaction aux vives critiques de la population guinéenne, il a prononcé en août l’interdiction d’envoyer des messages écrits à l’aide d’un téléphone portable et, en septembre, l’interdiction d’organiser des débats politiques dans les émissions de radio.15

Les opposants au régime militaire, soit les syndicats, les représentants de la société civile et tous les principaux partis politiques guinéens (l’Union des forces républicaines (UFR), l’Union des forces démocratiques de Guinée (UFDG), l’Union pour le progrès de la Guinée
(UPG), le Front uni pour la démocratie et le changement (FUDEC), les Nouvelles forces démocratiques (NFD) et l’Union des forces démocratiques (UFD)) se sont alliés pour former le Forum des Forces Vives de Guinée.

En mars, les Force Vives ont présenté au CNDD un calendrier électoral prévoyant la tenue des élections législatives en octobre et celle des présidentielles en décembre 2009. Bien que Dadis Camara ait approuvé ce calendrier, le CNDD n’est pas allé au bout du processus et a même refusé, en mai et juin, de financer la Commission électorale nationale indépendante (CENI), organe gouvernemental chargé d’organiser et de surveiller le déroulement des élections.

Après plusieurs mois de retard et sous la pression grandissante de la société civile guinéenne et d’importants acteurs internationaux, Dadis Camara a annoncé au mois d’août que les élections présidentielles se tiendraient le 31 janvier 2010. Sans clairement annoncer sa candidature, Camara est revenu sur ses engagements et a déclaré que « rien n’interdit à tout membre du CNDD et du gouvernement de faire acte de candidature à toutes les élections en Guinée ».16 La population guinéenne a en grande partie interprété ce message comme la volonté du chef militaire de présenter sa candidature.

L’opposition guinéenne, pour qui cette éventualité allait gâcher toute la crédibilité des élections, a réagi en organisant des manifestations plus ou moins importantes dans tout le pays.17 Fin septembre, les grandes manifestations avaient atteint leur point d’orgue avec des actions organisées par les Forces Vives....Lire la suite

Human Rights Décembre 2009


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