Le nombre important de blessés a été annoncé par plusieurs sources différentes. L’hôpital Donka de Conakry a admis à lui seul plus de 500 blessés graves, et de nombreuses autres personnes ont été soignées dans d’autres hôpitaux et petites cliniques à travers la ville.69 Le 8 novembre dernier, le Bureau des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires (BCAH) a annoncé que le chiffre de 1 434 personnes blessées lors des violences de septembre avait été enregistré par une commission de crise mise en place juste après les événements.70 Parmi ces blessés, 123 ont été hospitalisés et cinq ont succombé à leurs blessures pendant leur hospitalisation.
Nombre de blessés ont, dans un premier temps, eu trop peur d’éventuelles représailles de la part des forces de sécurité pour aller se faire soigner, l’armée ayant notamment été présente à l’hôpital l’après-midi du 28 septembre (voir le chapitre ci-dessous sur l’occupation militaire de l’hôpital Donka).Pendant et après les violences du stade, les forces de sécurité ont également commis de nombreux vols d’objets appartenant aux manifestants, y compris à ceux qui avaient été gravement blessés. Plusieurs dizaines de témoins ont raconté à Human Rights Watch avoir été volés alors qu’ils étaient étendus au sol, blessés, ou alors qu’ils tentaient de s’enfuir du stade. Certains ont raconté que leurs poches ont été fouillées, alors que d’autres ont dû donner leur téléphone, leur argent, leurs bijoux, leur appareil photo, leurs chaussures ou encore leurs papiers d’identité sous la menace d’une arme.
D’autres témoins ont affirmé avoir vu des soldats dépouiller de leurs vêtements et de leurs objets les personnes tuées lors des violences. Ces actes étaient souvent accompagnés de violence physique.
Un ouvrier de 47 ans a raconté à Human Rights Watch comment, après avoir réussi à s’échapper de l’enceinte du stade, il a été dépouillé de tous ses biens par un policier :
Un policier m’a arrêtée et m’a demandé de vider mes poches. Il a pris mon téléphone et le porte-monnaie. Il me caressa le bas et en même temps, un soldat a essayait de me frapper au visage avec un bâton.72
Un gérant de magasin de 38 ans a confié à Human Rights Watch avoir été frappé puis dépouillé de son argent et de son téléphone :
A la sortie près de l’université, j’ai trouvé beaucoup de gendarmes et Bérets rouges. L’un d’eux m’a frappé sur la tête avec son fusil et m’a renversé. Puis j’ai pris un autre coup de crosse à la main et sur le corps. Ils ont pris mes papiers, mon argent et mon téléphone cellulaire.73
Agression des chefs de l’opposition par la Garde présidentielle
Alors que les soldats de la Garde présidentielle s’en prenaient aux sympathisants de l’opposition sur le terrain central du stade principal, leurs commandants se sont mis à la recherche des principaux dirigeants de l’opposition qui étaient restés sur la tribune principale, avec de nombreux autres membres haut placés des partis. Un des gardes du corps de Cellou Dalein Diallo, un dirigeant de parti d’opposition, a raconté à Human Rights Watch avoir vu un groupe de soldats de la Garde présidentielle conduit par le lieutenant Abubakar « Toumba » Diakité et l’adjoint de Toumba, le second lieutenant Marcel Kuvugi, se diriger tout droit vers les chefs de l’opposition. Ce témoin a aussi vu avec le groupe deux autres membres de la Garde présidentielle qu’il a identifiés comme étant « Sankara » et
« Careka », soldats qui selon lui travaillaient parfois comme chauffeurs pour Dadis Camara.74
Plusieurs des témoins interrogés par Human Rights Watch ont aperçu Toumba sur les lieux des violences. Certains d’entre eux l’ont même vu frapper des manifestants et parfois même tirer sur des personnes dans les tribunes couvertes. Toumba est un personnage connu en Guinée car il accompagne régulièrement Dadis Camara lors de ses apparitions publiques,
qui pour la plupart sont photographiées et retransmises sur les chaînes de télévision publique. Plusieurs témoins ont affirmé que Toumba était facilement reconnaissable à la façon particulière dont il porte son béret rouge, bien enfoncé sur sa tête comme un bonnet de laine ordinaire. Une coiffeuse de 29 ans a raconté à Human Rights Watch qu’elle s’était retrouvée face à Toumba alors qu’il se dirigeait vers les tribunes, en tirant dans sa direction :
Les Bérets rouges étaient à l’intérieur [du stade] et ils montaient vers les tribunes. Nous avons essayé de descendre, mais nous avons vu Toumba venir vers nous. Quand mon frère a vu que Toumba a pointé son arme sur lui, il se laissa tombé en lâchant ma main. La balle tirée a alors atteint un jeune enfant derrière nous. C’est Toumba lui-même qui avait tiré sur l’enfant. Mon frère se relevait et on a escaladé la clôture [séparant les tribunes de la pelouse].75
Une femme d’affaires de 47 ans a décrit la façon dont elle a été frappée par Toumba peu après que ce dernier soit arrivé dans les tribunes couvertes :
Toumba lui-même m’a frappée. C’est arrivé dans la zone couverte, lorsque nous avons essayé de partir. Il est venu vers moi et dit : « Où est Dalein ?....
Nous allons le tuer aujourd’hui, où sont vos gens ? » Il m’a frappée sur le visage à plusieurs reprises avec sa main. Tout en me battant, il dit : « Qu’es-ce tu es venu faire ici, tu es vieille, pourquoi es-tu venu, hein ? » Je ne l’avais jamais rencontré auparavant, mais l’a reconnu à partir de la télévision. Personne ne l’arrêta. Tiégboro était là et vu ce qui se passait, mais il ne l’a pas empêché. Après cela, mon mari m’a emmenée hors du stade, nous avons quitté rapidement avant que nos leaders soient battus.76
Alors que les soldats de la Garde présidentielle accompagnant Toumba avançaient en direction des dirigeants de l’opposition, ces premiers et d’autres membres de la Garde présidentielle qui étaient restés sur le terrain central continuaient de tirer à l’aveugle sur la foule des manifestants pris au piège dans les tribunes. Une étudiante de 19 ans était assise dans les tribunes avec un petit nombre d’autres personnes à proximité de la tribune principale, lorsqu’un soldat de la Garde présidentielle a tiré sur le groupe d’assez près, tuant deux de ses amies, âgées toutes deux de 18 ans, et la blessant :
J’étais là avec mes deux meilleures amies d’école, et soudain, quelqu’un avait crié : « Les soldats sont arrivés ! » Les soldats sont montés dans les stands. J’ai vu trois Bérets rouges juste en face de moi. J’étais entre mes deux amies et les Bérets rouges ont ouvert le feu et touché mes amies à côté de moi. Ils ont gravi les escaliers et ils ont tiré deux coups de feu sur l’une de mes amis et un coup sur l’autre. Moi aussi j’ai été blessée aux jambes [le
témoin a montré à Human Rights Watch deux blessures par balles dans la partie inférieure de ses jambes]. Il y avait peu de distance entre eux et nous. Quand ils ont tiré ils étaient peut-être à deux ou trois mètres. Ils m’ont entourée et ils m’ont donnée de coups de pied. Ils étaient une vingtaine maintenant. Ils m’ont battue et je suis tombée, et ils pensaient que j’étais morte. Puis l’un d’eux a uriné sur moi, et j’ai fait semblant d’être morte pour ne pas qu’on me tue.... Mes deux amies ont été tuées, je devais appeler et dire à leurs parents les nouvelles.77
Une dirigeante de l’opposition, fervente défenseuse de la cause des femmes, était présente sur l’estrade avec les autres chefs de parti et a raconté à Human Rights Watch l’attaque dont le groupe a été victime :
Toumba menait les militaires dans les tribunes vers les leaders, C’est lui-même qui avait frappé [le leader de l’opposition] Cellou Diallo. Toumba était coiffé d’un béret rouge et avait accroché des fétiches à sa tête, et il était en uniforme militaire. Toumba était entré dans les stands avec environ 50 des Bérets rouges. Il était parti immédiatement vers Cellou Diallo et l’a frappé à la tête avec son fusil, puis le frappa encore sur les côtes. Cellou Diallo est tombé, et j’ai pensé qu’il était mort. Lorsque Toumba a vu Cellou tomber, je crois que Toumba avait également pensé qu’il l’avait tué. Lui et d’autres commencèrent à frapper François Fall. J’ai crié : « Ils ont tué les leaders ! » Un Béret rouge avait brandit son arme devant moi et m’a frappé à la tête. Puis, d’autres me frappaient dans les reins et la jambe. Puis un autre Béret rouge m’avait poignardée à la main et à la poitrine. Un seul m’avait poignardée le reste me frappaient.78
Mamadou Mouctar Diallo, un jeune chef de l’opposition également présent sur le podium, a décrit en des termes similaires l’offensive de Toumba à Human Rights Watch :
Nous sommes restés sur le podium. Les militaires venaient vers nous. Toumba a était devant [dirigeant les Bérets rouges] et il était avec Marcel Kuvugi, son adjoint, qui a joué un grand rôle. Il y avait beaucoup de Bérets rouges partout, mais le groupe qui était venu vers nous a était plus que 20. Ils criaient : « Voilà les leaders ! » Ils sont venus en courant vers nous,
Toumba à leur tête. Il a dit : « Venez à nous ! » Nous sommes allés vers eux. Ils disaient des choses terribles, qu’ils allaient nous tuer, qu’ils nous mangerons et que nous étions des salauds, et ils nous frappaient avec leurs fusils et à coups de pied. Cellou Diallo a été le dernier à quitter le podium, et il a été battu jusqu’à ce qu’il arrive sur la pelouse. Nous avons pensé qu’il était mort. Nous qui étions les trois autres dirigeants de l’opposition, nous nous sommes tenus les uns les autres [pour nous protéger].79
Plusieurs témoins ont également reconnu le capitaine de gendarmerie Moussa Tiégboro Camara à proximité du lieu où ont été frappés les chefs de l’opposition. L’un des dirigeants des partis d’opposition a affirmé à Human Rights Watch avoir vu Tiégboro sur le terrain central entrer et montrer du doigt les dirigeants de partis présents dans les tribunes couvertes quelques instants à peine avant l’arrivée de la Garde présidentielle au niveau du podium, où les soldats ont commencé à frapper les chefs de parti.80
En plus d’avoir infligé des coups à ces derniers, la Garde présidentielle s’en est spécifiquement prise à certains membres de la famille des dirigeants politiques qui se trouvaient à proximité de la tribune principale. Une proche de Sidya Touré, le dirigeant de l’UFR, elle-même activiste politique, a confié à Human Rights Watch avoir été battue et fouettée par des soldats de la Garde présidentielle jusqu’à quasiment perdre connaissance :
Comme les Bérets rouges montaient dans les gradins, ils m’ont reconnue comme étant un parent de Sidya. Quatre des Bérets rouges se sont jetés sur moi et je suis tombée. Un policier guinéen que je reconnu, avait pointé son arme sur moi en me disant que je vais bientôt mourir. Les Bérets rouges me retournèrent sur le ventre, et commencèrent à me battre avec un fouet plusieurs fois. Dès que l’on m’a reconnue comme étant un parent de Sidya, c’était fini, je n’ai plus une chance. Ils ont continué juste à me frapper jusqu’à ce que je perde connaissance pour des courtes durées de temps.81
Une autre proche de Sidya Touré a raconté à Human Rights Watch les brutalités comparables commises sur la tribune principale :
Un Béret rouge m’a saisie et m’a frappée. Il m’a fait tomber et m’a frappée au visage. Et puis, il m’a alors relevée, et un Béret rouge m’a reconnue en disant que j’étais la mère de l’un des responsables de l’UFR [un parti de l’opposition]. Ils ont commencé à me frapper. J’étouffais, je ne pouvais plus respirer après avoir reçu autant de coups de pieds.82
Le seul dirigeant de l’opposition qui n’était pas présent sur la tribune principale aux côtés des autres chefs politiques au moment des violences était Jean-Marie Doré, qui est arrivé en retard au stade et n’a pas pu entrer à l’intérieur tant la foule était dense. Il a néanmoins assisté à l’arrivée de la Garde présidentielle et à la fusillade qui a éclaté à l’intérieur du stade, puis a été attaqué par un groupe de cinq soldats de la Garde présidentielle juste devant l’entrée principale :
Quand je suis arrivé, il était impossible pour moi de monter sur le podium officiel et leur donner mon message à cause de la foule. C’est de là que nous avons vu l’arrivée des Bérets rouges. C’était comme dans un de ces films de Clint Eastwood, comme Iwo Jima, où ils tirent un peu partout. Puis, cinq Bérets rouges en tenue de camouflage sont venus vers moi et commençaient à me frapper. Parmi les cinq, deux étaient d’anciens combattants de l’ULIMO [le Mouvement uni de libération du Libéria pour la démocratie].83 Je sais qu’ils ont été de l’ULIMO car ils ont dit qu’ils me recherchaient depuis, parce que je m’opposais eux au Libéria. Ils portaient des gris-gris autour du cou. Ils étaient sur la drogue et puaient l’alcool. Ils ont exigé mon téléphone cellulaire, l’argent, et ma veste. Puis ils m’ont frappé sur la tête, les mains et les épaules. Les deux ont commencé à discuter dans les deux sens comment ils doivent me tuer et l’un d’eux dit : « Il faut lui tirer dessus », et l’autre dit : « Non, nous allons couper sa gorge ». Ils me parlaient en français, mais c’était du mauvais français. Ce qui a sauvé moi, c’est que, à ce moment, le gendarme Tiégboro est arrivé. Ils s’apprêtaient à me tuer, ceux de l’ULIMO, mais j’ai été sauvé par Tiégboro, qui leur a dit : « Laissez M. Doré ». Après avoir fait tabasser les chefs de parti de l’opposition, messieurs Touré, Mouctar Diallo et Fall, Toumba les a fait sortir du stade et monter dans sa voiture. Doré, qui était resté à l’extérieur du stade, a été emmené par Tiégboro tout en étant frappé par plusieurs membres de la Garde présidentielle. On l’a ensuite fait monter dans un autre véhicule garé près de celui où se trouvaient les autres chefs de parti.85 Doré et Mouctar Diallo ont raconté que Marcel Kuvugi, l’adjoint de Toumba, a frappé Sidya Touré, lequel était assis dans la voiture de Toumba et déjà blessé, avec un bâton et l’a blessé à l’œil. Kuvugi s’est adressé aux chefs de parti en criant, les traitant de « fils de pute » et promettant qu’il allait tous les tuer.86
Toumba et Tiégboro ont ensuite conduit les chefs de parti d’opposition blessés à la clinique Ambroise Paré.87 Lorsqu’ils sont arrivés, Kuvugi, qui s’était rendu à la clinique de son côté, a menacé de tuer les dirigeants politiques « si un de ces chiens posait un pied au sol ». Il a également menacé Tiégboro, lui disant qu’il ferait sauter la clinique avec des grenades si les dirigeants de l’opposition étaient autorisés à entrer.88 Toumba et Tiégboro ont alors emmené les chefs de parti au commissariat central de gendarmerie où Kuvugi les a suivis et a incité les gendarmes à « tabasser ces bâtards ». Ensuite, Tiégboro a emmené les dirigeants politiques à l’intérieur et a appelé Dadis Camara pour l’informer du lieu de détention de ses opposants.89
Quelques heures plus tard, après leur avoir fait administrer les premiers soins, Tiégboro a annoncé aux chefs de parti que Dadis Camara avait donné l’ordre de les transférer à la clinique Pasteur pour qu’ils soient soignés correctement.90 Cellou Dalein Diallo, qui était plus gravement blessé que les autres, a été transféré à la clinique Pasteur depuis le camp d’Almamy Samory Touré, où il avait été emmené après les violences du stade.91 Sous escorte armée, les quatre chefs de l’opposition blessés ont été emmenés à la clinique Pasteur. À 23h00, une délégation de représentants du gouvernement, parmi lesquels se trouvaient le Premier ministre, le ministre des Affaires religieuses et des chefs religieux, comme l’imam
de la grande mosquée Fayçal et l’évêque Gomez, est entrée dans la clinique. Les représentants du régime ont présenté leurs excuses, mais lorsque l’un des chefs de l’opposition a commencé à parler des crimes commis au stade, Tiégboro, qui était aussi présent, s’est mis en colère et a affirmé que si les forces de sécurité avaient commis des crimes, les dirigeants de l’opposition étaient tout aussi coupables qu’elles. Les chefs de parti ont ensuite été informés que Dadis Camara avait donné l’ordre de les laisser rentrer chez eux.
IV. Viols et autres agressions sexuelles par les forces de sécurité
Des dizaines de jeunes filles et de femmes guinéennes ayant participé au rassemblement du 28 septembre au stade ont été victimes de violences sexuelles d’une extrême brutalité : des viols individuels et collectifs, des agressions sexuelles avec les mains et des objets tels que des bâtons, des matraques, des chaussures, des crosses de fusil et des baïonnettes. Après l’épisode de violence qui s’est déroulé dans le stade, de nombreuses femmes ont été retenues dans des résidences privées et ont subi des viols collectifs pendant jusqu’à cinq jours. Au moins quatre femmes et jeunes filles ont été tuées pendant ou juste après avoir été violées. La grande majorité des crimes sexuels rapportés par Human Rights Watch ont été commis par des membres de la Garde présidentielle et, dans une moindre mesure, par des gendarmes, des policiers et des miliciens civils.
Il est difficile de déterminer le nombre exact de victimes ayant subit des violences sexuelles lors du massacre du 28 septembre et des événements qui en ont découlé. À la mi-octobre, 63 victimes de violences sexuelles avaient été identifiées par une coalition de groupes de défense de la santé et des droits humains.93 Cependant, étant donné la manière dont sont stigmatisées les victimes de violence sexuelle dans une société guinéenne à majorité musulmane et profondément conservatrice, on peut supposer que de nombreuses victimes n’ont pas encore été identifiées par les organisations qui, sur place, ont pour tâche de faciliter leur accès à des soins médicaux et psychologiques.
Les enquêteurs de Human Rights Watch ont interrogé 28 victimes d’agressions sexuelles et documenté encore plus de cas grâce aux témoignages de personnes ayant assisté aux violences. Sur les 28 victimes interrogées, 18 avaient été violées par plus d’un agresseur. Les victimes questionnées par Human Rights Watch étaient âgées de 17 à 57 ans et étaient issues de toutes classes sociales et professionnelles. Parmi elles se trouvaient notamment des commerçantes, des enseignantes, des fonctionnaires, des étudiantes, des comptables, des historiennes, des femmes de ménage, des femmes d’affaires et des journalistes.
Sur les victimes interrogées, 20 étaient issues de l’ethnie peule, cinq de l’ethnie malinké, deux de l’ethnie soussou et une de l’ethnie wolof. La plupart des victimes interrogées par Human Rights Watch ont pensé avoir été agressées au hasard et ont estimé que le fait qu’une majorité d’entre elles soient des Peules s’explique par la présence disproportionnée de personnes issues de cette ethnie lors du rassemblement d’opposition. Néanmoins,
plusieurs victimes peules affirment que leurs agresseurs ont formulé des remarques à caractère raciste vis-à-vis de cette ethnie au moment des violences.
Les agressions sexuelles, qui pour la plupart ont été commises sous les yeux d’autres membres des services de sécurité et participants au rassemblement, ont commencé quelques minutes après que les forces de sécurité ont pris d’assaut les portes du stade au matin du 28 septembre. Les victimes et les témoins ont décrit comment des groupes de soldats de la Garde présidentielle ont acculé ou poursuivi les victimes paniquées qui fuyaient les coups de feu. Des femmes qui essayaient de grimper aux murs ou d’escalader les barrières pour s’échapper ont été rattrapées et forcées à descendre sous la menace des armes. Celles qui se cachaient sous les sièges et les tables du stade ont été violemment sorties de leur cachette. Une fois leurs victimes maîtrisées, les agresseurs ont arraché leurs vêtements ou les ont lacérés à l’aide d’un couteau, blessant souvent les victimes au passage de la lame. Après avoir immobilisé ces dernières au sol ou contre les sièges du stade, les agresseurs les ont violées rapidement à tour de rôle. De nombreux témoins ont dit avoir vu des groupes comptant jusqu’à 10 victimes être violées simultanément les unes à côté des autres par un agresseur seul ou un groupe d’agresseurs.
Les viols ont eu lieu à l’intérieur du stade et dans plusieurs lieux situés aux alentours du stade, comme les douches situées à proximité, les terrains de basketball et l’annexe du stade. En plus d’avoir été violées dans le stade, cinq des victimes interrogées par Human Rights Watch ont déclaré avoir été forcées par la Garde présidentielle à sortir du stade et d’une clinique où elles s’étaient rendues pour recevoir des soins pour se rendre dans au moins deux résidences privées distinctes, où elles ont subi des viols collectifs et d’autres formes de violence physique et psychologique pendant plusieurs jours et plusieurs nuits.
Les violences sexuelles étaient la plupart du temps accompagnées d’insultes dégradantes et de menaces de mort, rendues d’autant plus terrifiantes par le fait que les agresseurs n’hésitaient pas à tuer au hasard les manifestants autour d’eux. De nombreuses victimes ont décrit la terreur sans nom qu’elles ont ressentie lorsque les agresseurs hésitaient à voix haute à les tuer, ou promettaient de le faire une fois le viol terminé. Dans de nombreux cas, les témoins ont vu ces menaces portées à exécution.
Femmes tuées par les forces de sécurité pendant ou après l’agression sexuelle
Nombre de victimes de violences sexuelles et de témoins interrogés par Human Rights Watch ont décrit le supplice subi par au moins quatre femmes et jeunes filles, lesquelles ont
été tuées par des membres de la Garde présidentielle pendant qu’elles étaient violées ou immédiatement après. Une victime a reçu un coup de baïonnette dans le vagin, une autre a reçu une balle dans le ventre et une troisième victime a reçu une balle dans la tête après avoir été violée. Une autre femme a reçu un coup de fusil dans le vagin alors qu’elle était allongée sur le dos dans le stade, suppliant qu’on épargne sa vie.
Une femme d’affaires de 30 ans violée par deux Bérets rouges sur la pelouse du stade a raconté comment une jeune femme a été violée puis tuée d’une balle tirée à bout portant dans la tête :
Le jour de la marche, j’ai rencontré une femme du nom de K. Une fois à l’intérieur, nous étions assises côte à côte et quand les tirs ont commencé, nous avons bougé au même moment. Quand nous sommes arrivées sur le terrain, un groupe de quelques huit Bérets rouges nous ont attrapées. Lorsqu’on a tenté de nous enfuir ils nous ont terrassées, nous forçant à la terre. Environ cinq d’entre eux se sont jetés sur moi et les autres se sont attaqués à elle. Ils m’ont arraché mes vêtements et me tenaient les bras et les jambes. Deux d’entre eux m’ont violée. K. était juste à un mètre de distance. Entre le premier à me violer et le second, K. a été tuée. J’ai vu le soldat qui l’avait violé se lever, prendre son fusil et lui tirer dans la tête. Je l’ai entendue crier : « Ils vont nous tuer ». C’était horrible. J’étais certaine qu’ils allaient me tuer après ce qu’ils ont fait.94
Une femme de ménage de 26 ans ayant subi un viol collectif perpétré par trois membres de la Garde présidentielle dans le stade a raconté en sanglotant comment une femme a été violée puis tuée d’une balle dans le ventre :
Ils ont déchiré mon pantalon avec un couteau et trois m’ont violée, l’un après l’autre. Ils ont pointé leurs armes sur moi, en disant qu’ils allaient me tuer, et ils m’ont frappée avec leurs fusils. Après avoir fini, ils m’ont frappée dans mon sexe. Au même moment, j’ai vu une petite fille à environ cinq mètres de l’endroit où j’ai été violée. Après avoir fini avec elle, l’un d’eux lui a tiré dans le ventre là où elle était couchée. Ils lui ont tiré dessus avec un de leurs fusils. J’ai vu le sang qui coule sur son corps.... J’ai vu cela juste après qu’ils ont fini avec moi, mais ce n’était pas le même groupe. Une fonctionnaire de 41 ans ayant été violemment frappée par un groupe de soldats de la Garde présidentielle, puis violée par l’un d’entre eux, a décrit le viol et le meurtre d’une jeune femme tuée d’une balle dans le vagin :
J’ai lutté pour aller sur le terrain dans la bousculade et en poussant les gens. Mais une fois arrivée, j’ai été terrassée au sol par cinq Bérets rouges. Ils ont déchiré mes vêtements avec un couteau dentelé. Au bout de la manche, il y avait du crin de cheval. Ils me donnaient des coups de pieds et me battaient. L’un m’a violée alors que les autres me tenaient au sol. Je me débattais et ils me frappaient de plus en plus. Le violeur était rapide. J’ai fermé les yeux alors qu’il était sur moi.
Je n’ai pas eu le courage de le regarder. Comme j’avais de la peine à me lever, j’ai remarqué une femme d’environ 22 à 25 ans qu’on violait à environ 10 mètres. Il y avait près cinq Bérets rouges autour d’elle. L’un d’eux, après avoir fini de la violer, prit son fusil, le fourra le canon dans le vagin de sa victime et tira. En ce moment, elle les a prié : « Aide-moi, non, excusez-moi s’il vous plaît, s’il vous plaît, je suis désolée ». Oh mon Dieu ... je les ai vus mettre cette arme à l’intérieur d’elle et tirer ... elle était couchée sur son dos, les bras écartés. Cela s’est passé très vite.96
Une enseignante de 35 ans ayant été violée par un groupe de trois Bérets rouges a raconté comment une femme a reçu un coup de baïonnette dans le vagin à quelques mètres d’elle :
Lorsque les tirs ont commencé, j’ai essayé de courir, mais les Bérets rouges m’ont attrapée et m’ont traînée au sol. L’un d’eux m’a frappée deux fois sur la tête avec la crosse de son fusil. Et quand je suis tombée les trois se jetèrent sur moi. L’un dégaina son couteau et déchira mes vêtements tout en me blessant au dos. J’ai essayé de me débattre, mais ils étaient trop forts. Deux m’ont maintenu à terre tandis que l’autre me violait. Ils ont dit qu’ils allaient me tuer si je ne leur laisse pas de faire ce qu’ils voulaient. Ensuite, le second m’a violée, puis le troisième. Ils me battaient tout le temps, et ont dit à maintes reprises qu’ils allaient nous tuer tous. Et je les croyais.
A environ trois mètres, une autre femme avait été violée, et lorsqu’ils ont fini, l’un d’eux a pris sa baïonnette et l’enfonça dans son vagin puis lécha le sang qui s’y trouvait. J’ai vu cela, juste à côté de moi ... j’ai été tellement effrayée qu’ils ne le fassent à moi aussi.
Plusieurs témoins ont décrit comment d’autres manifestants ont essayé d’empêcher les agresseurs de violer les victimes, qu’elles aient été seules ou en groupe. Certains d’entre eux ont été violemment battus. Une femme âgée d’une cinquantaine d’années qui tentait d’empêcher le viol de deux jeunes femmes a reçu un coup de couteau de la part d’un Béret rouge. L’une des deux jeunes femmes, une couturière de 29 ans, pensait que la quinquagénaire avait succombé à ses blessures. Cependant, un médecin urgentiste interrogé par Human Rights Watch a affirmé avoir soigné une victime dont les blessures correspondaient à celles décrites par le témoin.98 La jeune femme a décrit l’incident à Human Rights Watch :
Je me suis enfuie avec deux autres, une femme âgée d’environ 55 ans et une jeune fille de 18 ans. Nous avons été surpris par quatre Bérets rouges sur le terrain, ils ont pointé leurs armes sur nous et arraché nos vêtements. La femme plus âgée les a supplié de nous épargner : « Ce sont mes filles, elles sont des jeunes femmes, laissez-les ». Mais ils ont dit : « Non, c’est un ordre que nous devons exécuter ». Lorsque la femme a insisté, l’un des Bérets rouges l’a empoignée par derrière puis arraché son habit et coupé son sein droit en faisant un mouvement circulaire avec son couteau. Alors que la vieille femme saignait, ils ont donné un coup de pied ... elle ne bougeait plus. Extrême violence des agressions sexuelles
Les agressions sexuelles ont été pour la plupart accompagnées d’une extrême violence physique. Les victimes ont dit avoir reçu des coups de pied et avoir été rouées de coups de poing, de bâtons, de matraques et de crosses de fusil avant, pendant et après l’agression sexuelle. Nombre des victimes interrogées par Human Rights Watch ont soulevé leurs vêtements pour montrer leurs ecchymoses, les traces de coupures sur leur dos, leurs fesses et leurs membres, et les marques d’ongles sur leurs cuisses, leurs poignets et leur ventre. Plusieurs femmes ont montré à Human Rights Watch les vêtements et sous-vêtements qu’elles portaient le jour de l’attaque, couverts de sang. Nombre d’entre elles ont affirmé qu’elles avaient continué de saigner plusieurs jours après les violences.
Une commerçante de 27 ans présentant des coupures sur les mains, le dos et le ventre a raconté son calvaire :
J’ai essayé d’escalader une clôture pour m’enfuir, mais je n’ai pas eu la force. Et quand je suis tombée, un Béret rouge m’a traînée jusqu’à un couloir où il y avait trois autres. L’un pointa son arme sur moi et m’ordonna d’enlever mon pantalon. J’ai refusé et ils ont commencé à me frapper. Ils ont arraché mon pantalon. On m’a forcée à me mettre à genoux. Ils me frappaient les jambes en les écartant de force. Trois d’entre eux ont mis leurs doigts dans mon sexe, puis un autre a mis son sexe en moi.
D’autres Bérets rouges s’activaient sur d’autres jeunes filles qu’ils avaient prises à peu près au même moment. Ils ont dit : « Tu es une pute, une chienne ... tu verras, on va tous vous tuer ». Je ne pouvais à peine marcher. Je suis tombée à plusieurs reprises. J’avais tellement mal et pendant plusieurs jours, je saignais. Je n’ai jamais imaginé que les soldats allaient penser ou avoir le temps de violer lors de cette attaque. Je ne suis pas encore mariée et j’ai peur de ne pas pouvoir me marier maintenant.100
Une enseignante de 35 ans violée par deux Bérets rouges a montré à Human Rights Watch plusieurs ecchymoses ainsi que des marques d’ongles sur ses cuisses :
J’ai couru quand j’ai vu les Bérets rouges entrer par la porte principale, mais un groupe d’entre eux m’intercepta près de la porte principale. On tirait tout autour de moi et les gens tombaient raide mort. L’un d’eux déchira mes vêtements, tandis que d’autres me donnaient des coups de poings. Quand ils ont déchiré mes vêtements, ils ont vu que je voyais mes règles. L’un d’eux retira le tampon et le força dans ma bouche. Puis, il enfonça ses mains en moi, saisissant violemment, grattant, creusant l’intérieur de mon vagin et mes cuisses avec ses ongles. Comme je me tordais de douleur et me débattais pour me libérer d’eux, deux autres ont aussi enfoncé la main au fond de moi de la même façon. Après cela, ils m’ont laissé couchée le visage contre la terre, complètement nu sur la pelouse. Mon corps me faisait si mal, mais mon cœur ressentait plus de douleurs.101
Une jeune fille de 17 ans a raconté qu’elle a été coupée avec un objet tranchant alors qu’elle était violée par un Béret rouge :
J’ai été attrapée près du terrain de basketball par quatre soldats en bérets rouges. Ils ont déchiré mes vêtements et tandis que trois d’entre eux m’immobilisaient, l’un par chaque pied, un par mes bras, l’autre me violait. J’étais vierge avant cette date. Je me battais vraiment et criant pour tenter d’échapper et de les empêcher de faire cela à moi. Alors qu’on me violait, l’un de ceux qui me tenait me lacérait les pieds, les jambes, et la poitrine avec un objet pointu.
Je ne voyais pas ce que c’était ; tout ce que je sais, c’est que j’ai eu de nombreuses coupures. Je n’étais pas la seule à être violée, il y avait peut-être 10 autres filles autour de moi qui ont été violées par d’autres groupes de soldats. Après avoir fini d’être violée par le premier, un groupe de jeunes ont commencé à jeter des pierres sur les militaires pour les empêcher de violer les femmes, et les soldats ont commencé à les poursuivre. C’est pourquoi je n’ai pas été violée par quatre autres.102
Une femme de 57 ans présentant de nombreuses ecchymoses sur le corps et des coupures sur le bras droit, la poitrine et les fesses a raconté l’attaque lors de laquelle elle a été violée par un soldat :
J’ai essayé de m’échapper, mais je suis vieille et je ne peux pas courir très vite. Je souffre vraiment. Un soldat a déchiré mes vêtements avec un couteau jusqu’à ce que je devienne complètement nue. Il m’a poignardé dans les fesses, puis m’a violée, tandis que d’autres me battaient avec la crosse de leurs fusils et des coups de pied. Je suppliais celui qui me violait en disant : « Non, ne faites pas cela, je suis ta mère ». Mais il répondit : « Tu penses que tu es ma mère? Hah! » Puis, il me battait encore plus. Je suis un Hadja103 et même s’ils m’ont laissée complètement nue. Je ne sais pas pourquoi ils ont fait cela.104
Une femme de 53 ans ayant surpris des soldats de la Garde présidentielle en train de donner des coups de pied à une jeune femme dans ses parties génitales a raconté la scène :
Juste devant l’entrée principale, j’ai vu trois Bérets rouges et un portant un casque déshabiller une femme nommée F. Deux d’entre eux ont écarté ses jambes et l’autre, avec force, lui donne un coup de pied avec sa botte dans le vagin, puis dans les côtes. Elle ne pouvait plus marcher. C’est la Croix-Rouge l’a finalement évacuée pour des soins.105
Viols avec objets
Plusieurs victimes et témoins ont dit avoir vu des femmes se faire violer avec des objets tels que des bâtons, des matraques, des chaussures, des crosses de fusil, des couteaux et des baïonnettes. L’une des victimes interrogées par Human Rights Watch a été violée avec un morceau de bois. Les victimes de ces agressions violentes ont la plupart du temps été vues allongées sur le sol, du sang coulant de leurs parties génitales. Plusieurs témoins pensent que les victimes étaient mortes mais Human Rights Watch n’a pas pu confirmer cette information.
Les médecins et les infirmières interrogés par Human Rights Watch ont dit avoir soigné plusieurs femmes présentant des blessures infectées au niveau des parties génitales dues à des éclats de bois et d’autres ayant subi des lésions internes parce qu’elles avaient été violées avec une crosse de fusil ou d’autres objets. Au moins une victime a succombé à ses blessures dans la salle des urgences de l’hôpital.
Une comptable âgée de 36 ans, violée avec un gros morceau de bois par un groupe de soldats de la Garde présidentielle, a raconté son clavaire :
Sur la pelouse, j’étais entourée par un groupe de Bérets rouges. Ils ont déchiré ma chemise, mon pantalon, et mes sous-vêtements. Un vieil homme qu’ils avaient attrapé en même temps que moi leur a dit de ne pas me faire du mal. Mais quand il dit cela, un Béret rouge a sorti son pistolet et lui a tiré trois fois ... comme ça ... devant moi. L’un d’eux me frappa, l’autre me coupa avec un couteau. Puis un autre a crié : « Apportez-moi ce morceau de bois! » puis, l’enfonça dans mon sexe. Deux d’entre tenaient mes bras et les autres me tenaient par les jambes. Ils l’ont forcé [le morceau de bois] en moi une, deux, trois fois.... Je pense qu’ils allaient continuer jusqu’à ce que je meure. Ils ont seulement cessé lorsque l’un des Bérets rouges a dit : « Stop ! Ça
suffit maintenant. » Ils m’ont laissée complètement nue. J’ai eu de nombreuses blessures en moi qui sont infectées. Je souffre beaucoup.107
Une vendeuse ambulante de 27 ans ayant été violée par un groupe de quatre soldats de la Garde présidentielle a vu une autre femme se faire violer avec un canon de fusil et, alors qu’elle s’enfuyait, encore une autre femme avec une chaussure enfoncée dans le vagin :
Lorsque les Bérets rouges ont fait irruption dans la zone couverte du stade, je savais que je ne pouvais pas fuir. Je me suis donc cachée sous les chaises. Malheureusement, ils m’ont trouvée et m’ont tirée par les cheveux. Ils ont mis un pistolet sur ma tête. L’un disait : « Tue-la », mais un autre a dit non. Puis ils ont enlevé mon pantalon et ordonné de me courber sur les chaises. Ensuite, ils m’ont violée tous les quatre. Juste à quelques mètres, un autre groupe a complètement déshabillé une jeune fille d’environ 20 ans et poussa le canon du fusil dans son sexe. Elle cria une seule fois et tomba. Je ne sais pas si elle en était morte ... elle a à peine bougé et c’est en ce moment que j’essayais de m’échapper. En courant vers la porte principale, j’ai vu une parente éloignée morte. Elle était étendue avec une chaussure qui ressort de l’intérieur de son vagin. Sa blouse était à moitié défaite. Je ne sais pas ce qui l’a tuée, mais j’ai vu du sang sur tout son corps. Nous n’avons pas retrouvé son corps depuis ce jour.108
Une infirmière employée dans un hôpital où se sont rendues les victimes des agressions du 28 septembre a relaté une conversation qu’elle a eue avec une jeune femme violée avec un canon de fusil, avant que celle-ci ne succombe à ses blessures :
L’une des personnes blessées était une jeune femme qui a dit qu’elle s’appelait L. Elle ne connaît pas son âge, mais semblait avoir environ 16 ans. Elle a été gravement blessée. Elle m’a dit que les militaires se sont d’abord couchés sur elle [ils l’ont violée] puis, l’ont violée avec un pistolet. La nature de sa blessure était extrême, suggérant une hémorragie grave. Elle avait perdu beaucoup de sang avant son arrivée. Je lui ai dit : « Tu vas aller
mieux ... accroche-toi ». Mais elle a dit : « Non, je vais mourir ». Elle est morte quelques minutes plus tard Alors qu’elle se cachait dans un local situé dans l’enceinte du complexe sportif, une gérante de 52 ans a surpris un groupe de soldats en uniforme portant des bérets rouges apparemment étrangers en train de violer une femme qui semblait morte avec un morceau de bois. Elle a raconté la scène :
Je suis restée dans cette salle, cachée sous une table pour un long moment. De là, je pouvais voir dans le stade par un petit trou. Lorsque la situation se calmait un peu, j’ai vu les Bérets rouges apporter trois corps et les déposa.
Ils dansaient et chantaient dans une langue qui n’était pas de la Guinée. L’un des corps était une femme. Ils ont pris un morceau de bois d’un mètre de long qu’ils ont introduit dans son sexe et la violait avec. Ils dansaient comme ils l’ont fait. Je n’ai aucune idée si la femme était morte ou vivante, mais elle ne bougeait pas et j’ai supposé qu’elle était morte. Les hommes étaient habillés en tenue de camouflage avec des bérets rouges et des colliers de coquillages. Quand j’ai vu cela, je ne pouvais pas le supporter ...
j’ai commencé à pleurer.110
Un témoin a rapporté que pour punir, selon toute vraisemblance, une femme qui avait essayé de fuir un groupe de soldats de la Garde présidentielle et de gendarmes, ces derniers l’ont violée avec un canon de fusil :
J’ai vu un groupe de beaucoup de femmes, des jeunes et des âgées qu’on conduisait hors du stade, toutes complètement nues. Il y avait des militaires autour d’elles, des Bérets rouges et des gendarmes. L’une des femmes du groupe a essayé de s’enfuir, mais deux soldats l’ont rattrapée et la terrassée par terre, puis écarté les jambes et enfonça le canon de l’arme à feu dans son vagin. Ils n’ont pas tiré, mais le second continuait de la piétiner. Elle a ensuite été ramenée au groupe.111
Enlèvements et viols
Cinq femmes interrogées par Human Rights Watch ont été enlevées du stade par des membres de la Garde présidentielle, puis emmenées vers au moins deux grandes propriétés privées où elles ont été retenues contre leur volonté et violées par différents agresseurs armés, vêtus d’un uniforme militaire et parfois masqués, pendant trois à cinq jours. Toutes
ont subi des traitements extrêmement humiliants et ont reçu de nombreux coups et des menaces de mort. Chacune d’elles était isolée dans une chambre, apparemment fermée à clé de l’extérieur. Trois d’entre elles ont dû boire du thé dans lequel on avait dilué une substance narcotique. L’une d’elles a été forcée à boire de l’alcool et à avaler une substance blanche qui selon elle était de la cocaïne. Toutes les victimes interrogées ont été relâchées au coin d’une rue, soit tôt le matin soit tard le soir, nues ou avec uniquement un petit morceau de tissu pour se couvrir.
Deux des cinq femmes avaient au départ été emmenées par des membres de la Garde présidentielle au centre de santé de Ratoma, dans le quartier du même nom. Au bout de 30 minutes, alors qu’elles attendaient toujours de voir un médecin pour faire soigner les blessures qu’elles s’étaient vu infliger au stade, elles ont dû monter dans un camion militaire sous la menace d’une arme pour être emmenées dans une maison où elles ont passé les quatre nuits suivantes. Les responsables de la clinique interrogés par Human Rights Watch ont nié les faits,112 mais un membre de l’équipe médicale qui travaillait ce jour-là au centre de santé a confirmé que l’enlèvement avait bien eu lieu.113
Il est difficile de connaître le nombre exact de femmes qui ont été détenues dans ces résidences privées, ou encore de savoir si les cinq victimes interrogées par Human Rights Watch étaient enfermées dans plus de deux lieux différents. Les deux femmes enlevées au centre de santé de Ratoma ont affirmé, alors qu’elles ont été interrogées séparément, que sept femmes au total ont été enlevées au centre et détenues pendant quatre nuits dans un même lieu. Les autres victimes ont affirmé qu’elles étaient respectivement six, douze, et trois dans les maisons où elles avaient été emmenées.
Une femme de 42 ans détenue dans une maison et victime de viols collectifs pendant trois jours a raconté son calvaire à Human Rights Watch :
En essayant de m’enfuir des coups de feu tirés [dans le stade], j’ai vu un petit groupe de Bérets rouges violer une jeune femme. L’un d’eux enfonça son fusil dans son sexe et a tira. Elle ne bougea plus. Oh Dieu, chaque fois que je pense de cette fille mourir de cette façon ... je ne peux pas le supporter. Et tout de suite après, un autre Béret rouge m’a attrapé par derrière me tenant très fort et me dit : « Viens avec moi, ou je vais te faire la même chose ». Il m’a conduit à un camion militaire sans fenêtres. Il y avait là
environ 25 jeunes hommes et six femmes, y compris moi. Après une certaine distance ils se sont arrêtés et les soldats ont dit à trois ou quatre femmes de descendre. Plus tard, ils se sont arrêtés devant une deuxième maison où ils ont dit aux femmes qui sont restées de descendre. J’ai immédiatement été conduite dans une pièce et la porte a été fermée à clé derrière moi.
Quelques heures plus tard, trois d’entre eux entrèrent dans la chambre. Tous habillés en tenues militaires et avec des bérets rouges. L’un d’eux avait un petit récipient de poudre blanche. Il y trempa son doigt dedans et le força dans mon nez. Puis, tous les trois m’abusèrent. Le lendemain, ils m’ont abusé à nouveau mais après, d’autres sont venus deux par deux. Je ne sais pas combien ou qui sont-ils. Je sentais mon vagin brûler et meurtri. J’étais tellement fatigué et hors de ma tête. Les trois premiers se regardaient entre eux quand ils me violaient. L’un avait une bouteille de whisky. Il l’a posa sur la table et demanda : « Tu bois l’alcool ? » J’ai dit non. Puis il dit : « Ça c’était avant, maintenant, si tu veux quitter ici, tu vas boire ».
J’étais là pendant trois jours. Parfois je suis obligée prendre l’un d’eux dans ma bouche et l’autre derrière. J’avais tellement honte. Ils m’ont dit : « Tu ne penses vraiment pas sortir d’ici en vie, n’est-ce pas ? Et parfois ils discutent entre eux : « Faut-il la tuer maintenant ? » « Non ... utilisons-la d’abord avant de la tuer. » Chaque fois j’entendais des pleurs de femme à partir d’une pièce voisine : « S’il vous plaît, s’il vous plaît ... oh mon Dieu, je vais mourir ». Le dernier jour à 6 heures du matin, les soldats ont mis une couverture sur ma tête et me conduisirent pendant un certain temps pour me laisser au coin d’une rue, toute nue.
Une femme d’affaires de 26 ans enlevée par des membres de la Garde présidentielle au centre de santé de Ratoma a relaté son expérience :
Lorsque la fusillade a commencé [au stade], je me suis échappée à travers une petite porte. Ou du moins, je pensais que je m’étais échappé. De l’autre côté, j’ai été arrêtée par les Bérets rouges et ordonnée de monter dans un camion vert. À l’intérieur se trouvaient plusieurs Bérets rouges. Nous avons attendu là pendant quelques minutes pendant qu’ils embarquaient plus de filles. Puis ils nous ont conduite au Centre de santé de Ratoma où ils ont dit à certaines d’entre nous de descendre.
Environ 30 minutes plus tard, les militaires sont revenus. Nous n’avions même pas fini le processus d’enregistrement ou vu un médecin. Près de six des Bérets rouges sont venus au Centre de santé, quelques-uns d’entre eux avaient leur visage masqué. L’un d’eux a tiré un coup de feu. Puis ils ont pointé leurs armes sur nous et nous ont fait signe d’aller en disant, « Vous, vous, et vous ». En allant vers le véhicule, on pleurait et ils nous battaient en nous disant de monter.
Ils nous ont emmenés dans une villa, mais la voiture n’avait pas de fenêtre donc je n’ai aucune idée où c’était. C’était une grande maison avec une grande cour entourée d’un mur élevé. J’ai vu beaucoup de soldats se promener. Une fois que nous y sommes arrivés ils ont mis chacun de nous dans une autre pièce. Plus tard cet après-midi on m’a apporté le thé, qui a été drogué. J’ai tout de suite eu des vertiges et a perdu conscience. J’ai été séquestrée pendant quatre nuits, totalement nue.
Je ne sais pas qui étaient ces gens, ils étaient en uniforme et toujours masqués. Ils buvaient de l’alcool tout le temps. Ils venaient tous les soirs ...
parfois un seul et des fois trois en même temps. Ils ont dit d’oublier nos dirigeants politiques, qu’ils allaient rester au pouvoir. Ils étaient très rudes, ils enfonçaient mon estomac avec leurs fusils, me disant que si je résistais qu’ils allaient me tuer, tuer tous les Peuls. Le 2 octobre, on nous a fait sortir toutes les sept. Avec un masque sur les yeux, nous avons été libérées à un rond-point de la ville. J’ai tellement peur d’attraper le VIH et le transmettre à ma famille.
Impact psychologique des viols
À très peu d’exceptions près, les victimes d’agressions sexuelles interrogées par Human Rights Watch ont dit ressentir un profond sentiment de honte et d’humiliation. Elles expriment tout autant l’angoisse d’être rejetées par les membres de leur famille, dans un pays où les victimes de viol sont stigmatisées, que celle d’être tombées enceintes ou d’avoir contracté des maladies sexuellement transmissibles, entre autres le VIH. Nombre d’entre elles n’avaient pas encore consulté de médecin par peur que leur calvaire soit connu de tous.
Au moment de leur entretien avec Human Rights Watch, très peu de victimes avaient avoué ce qu’elles avaient subi à leurs parents, leur mari, leur fiancé, leur petit ami, ou, en ce qui concerne les femmes plus âgées, leurs enfants, par crainte d’être abandonnées ou rejetées. Comme l’explique la journaliste Ofeibea Quist-Arcton : « Les femmes sont les piliers de la société et la Guinée est une société conservatrice, à majorité musulmane. Les agressions sexuelles commises contre les femmes sont un moyen de forcer leur mari, leur compagnon et leur famille à les rejeter, et faire ainsi en sorte que la communauté se retourne contre elle-même. »115 Une femme de 42 ans, victime d’un viol collectif, a succinctement évoqué cette crainte d’être rejetée lorsqu’elle a répondu aux questions de Human Rights Watch :
Je ne pourrai jamais le lui dire. Dans notre culture, c’est si honteux et mes enfants sont jeunes. S’il me quitte je ne peux pas les élever facilement toute seule. Quand il veut faire l’amour avec moi, je donne des excuses—je suis fatiguée, je vois mes règles, je ne vais pas bien. Mais je ne peux pas le lui dire. Je pense trop au SIDA—est-ce que je l’ai, je vais l’infecter ?116
Parmi les jeunes filles et les femmes interrogées par Human Rights Watch, les plus anéanties ont semblé être celles qui étaient vierges avant les agressions, toutes issues de l’ethnie peule. Dans la culture peule, la virginité d’une jeune fille jusqu’au soir de son mariage est essentielle pour garantir l’honneur de la famille. La virginité est également considérée comme une manière pour une jeune femme d’exprimer sa gratitude envers ses parents et de s’assurer un mariage heureux.117 Rapportées par une infirmière des urgences d’un hôpital de Conakry, les dernières paroles d’une jeune peule décédée après avoir été violée par des soldats et pénétrée par un canon d’arme à feu ont illustré cette idée de façon poignante :
Comme elle se mourait, elle a dit : « Tante, s’il vous plaît faites une chose ...
dites à ma mère que j’ai préservé ma virginité jusqu’à ce jour ... S’il vous plaît dites-lui. Une jeune diplômée de 23 ans a exprimé sa profonde tristesse à l’idée d’avoir perdu son statut aux yeux de sa communauté :
Je suis stigmatisée. Je suis finie. Je gardais cela. Mes grands-parents ont dit à ma famille que je n’ai pas de valeur parce que je ne suis plus vierge. Comment puis-je rester en Guinée où ma famille a ce sentiment ?119
Une femme de ménage de 26 ans qui devait se marier fin 2009 a fait part de son profond sentiment de perte :
C’était la première fois que j’ai eu des rapports sexuels. Avec mon peuple, votre virginité est si importante ... c’est un cadeau que vous donnez à vos parents, à votre famille. J’ai saigné ce jour-là ... ce, le saignement après le rapport sexuel est quelque chose que nous célébrons le jour du mariage. J’ai un fiancé, mais après ce problème, il ne voulait plus me voir, et moi aussi, je ne pouvais pas me résoudre à lui dire, ou même le voir. Mais il le sait. C’est pourquoi il ne vient pas me voir. Nous allions nous marier ... cette année.120
Presque tous les Guinéens (hommes et femmes confondus) interrogés dans le cadre de ce rapport ont été extrêmement choqués par le fait que les agressions sexuelles aient été commises en public. Selon eux, une telle chose ne s’était jamais produite en Guinée, où des épisodes violents ont pourtant déjà eu lieu. Les victimes ont fréquemment évoqué combien l’humiliation d’être violée était encore rehaussée par le fait que le viol était commis dans un lieu public, souvent sous les yeux des proches, des amis et des collègues. Comme le fait remarquer une femme âgée, « ce que les femmes guinéennes ont subi le 28 septembre est d’une violence atroce, aussi bien physique et psychologique que morale ».
Après avoir subi les agressions sexuelles et les violences physiques qui les accompagnaient, les victimes se sont enfuies ou ont reçu l’ordre de quitter le stade et se sont retrouvées dans les rues, quasiment ou, dans de nombreux cas, complètement nues. Alors qu’elles passaient devant les groupes d’agents de sécurité qui se succédaient devant les sorties du stade, elles ont une fois de plus subi des coups et des insultes. Nombre d’entre elles ont décrit la honte qu’elles ont ressentie d’être vues ainsi dévêtues et, dans certains cas, photographiées à l’aide de téléphones portables.
Nombre des victimes de viols et d’agressions sexuelles rencontrées par Human Rights Watch se sont interrogées sur les motivations qui auraient pu conduire à ce viol groupé de femmes guinéennes. Plusieurs victimes ont raconté que leur agresseur a violemment remis en question le droit des femmes à participer à la vie politique du pays, et ont dit avoir eu l’impression d’être punies pour leur militantisme. Le récit de cette femme d’affaires de 42 ans, victime d’un viol collectif, était représentatif des témoignages entendus :
Ils m’ont traitée de pute et demanda : « Qu’es-ce que tu es venue faire ici, hein? Tu penses qu’on va te donner du respect ? Nous respectons les femmes qui sont à la maison avec leur mari et leurs enfants, pas ici. C’est la dernière fois que tu iras à une telle réunion. Tu deviens ce que tu mérites....
Ce n’est pas une affaire de femmes. »
Un discours similaire aurait été tenu par le ministre de la Santé, le colonel Abdoulaye Chérif Diaby, lors de sa visite à l’hôpital Donka de Conakry l’après-midi du 28 septembre. Un membre du personnel médical a raconté avoir observé un groupe de jeunes filles et de femmes blessées dans la salle des urgences :
Au lieu de soutenir le travail que nous faisions, [le ministre de la Santé, Diaby] a commencé à insulter les gens. A un moment il s’est approché d’un groupe de femmes victimes de viol en hurlant : « Pourquoi êtes-vous sorties ? C’est dans vos maisons que vous aviez été violées ? C’est vous qui l’avez cherché ! Personne ne vous a dit de venir. »
Pendant qu’ils agressaient sexuellement les jeunes filles et les femmes peules, les assaillants ont à plusieurs reprises tenu des propos racistes, et proféré des insultes et des menaces apparemment dirigées contre cette ethnie. Une femme violée par plusieurs membres de la Garde présidentielle a rapporté que ses agresseurs faisaient régulièrement référence à son appartenance ethnique : « Aujourd’hui, on va vous donner une bonne leçon. Oui, on en a assez de vos combines ...
on va exterminer tous les Peuls. » Une autre femme, détenue dans une maison pendant quatre nuits où elle et d’autres femmes ont été violées et agressées sexuellement, a rapporté les propos de ses agresseurs : « Ils m’insultaient et me disaient qu’ils allaient me tuer, moi et tous les Peuls. Ils ont dit qu’il fallait oublier nos responsables politiques, qu’ils allaient rester au pouvoir. »Les femmes violées et agressées au stade ont fait état de commentaires ethniques similaires. Une femme violée par trois soldats de la Garde présidentielle a raconté que ses agresseurs lui ont dit : « On va tous vous tuer, surtout vous les Fulla [Peuls] ... on va vous exterminer ». Une autre femme, violée au milieu du stade et témoin du viol et du meurtre d’une autre jeune femme, a raconté que certains Bérets rouges criaient : « On va vous tuer, les Peuls ... vous êtes tous des bâtards ! » Une femme, alors agressée sexuellement par deux membres de la Garde présidentielle, s’est vu dire : « Vous, les femmes peules, vous êtes racistes ... c’est vous qui essayez de faire tomber Dadis ... on va en finir avec vous, vous allez voir ».
Responsabilité du commandement pour les actes de violence sexuelle
Le fait que les attaques aient été perpétrées de manière quasi simultanée par des agresseurs multiples en différents points du stade, puis, plus tard, dans différentes zones du complexe sportif, laisse fortement supposer que ces actes de violence sexuelle ont été organisés suivant un vaste schéma préétabli et n’ont pas résulté d’initiatives isolées de soldats voyous. Les multiples actes de violence sexuelle ont été commis en présence, ou à proximité, de deux fonctionnaires haut placés qui, selon plusieurs témoins, ont assisté à la scène. On peut donc raisonnablement imaginer que ces agressions émanaient d’un ordre ou, tout au moins, étaient couvertes par une autorisation explicite. Cette thèse est appuyée par les nombreux témoignages selon lesquels aucun autre épisode de violence ayant marqué la Guinée par le passé n’a été le théâtre de viols en public.
Le commandant de la Garde présidentielle au moment des faits, le lieutenant Abubakar « Toumba » Diakité, et le ministre d’État chargé de la lutte contre le trafic de drogues et
contre le grand banditisme, le capitaine de gendarmerie Tiégboro Camara, ont été vus sur la scène des viols par de nombreux témoins interrogés par Human Rights Watch. Cependant, d’après les témoins et les victimes, ni l’un ni l’autre, ni aucun membre de la Garde présidentielle n’a pris de mesure concrète pour mettre un terme aux violences sexuelles. Le fait que ni Toumba ni Tiégboro n’ait entrepris quoi que ce soit pour mettre fin aux agressions laisse penser qu’au moins une partie des agressions a été perpétrée avec le consentement des membres de la hiérarchie militaire et de la gendarmerie.
Un chef de l’opposition, Mamadou Mouctar Diallo, a raconté à Human Rights Watch que Toumba l’avait fait sortir du stade en passant devant au moins une dizaine de femmes en train d’être agressées sexuellement par les soldats de la Garde présidentielle. Diallo a expliqué que Toumba n’a rien fait pour arrêter les viols :
Les dirigeants de l’opposition ont été conduits lentement hors du stade, donc nous avons vu beaucoup de choses. En descendant du podium, j’ai vu une femme nue sur la pelouse entourée de cinq Bérets rouges et violée sur l’herbe.... Il y a eu des viols, même plus à l’extérieur du stade. J’ai vu Tiégboro sur la pelouse après qu’on m’a frappée. Il ne fait aucun doute qu’il a vu les agressions sexuelles. Juste à l’extérieur du stade où les douches sont, il y avait une femme nue sur la pelouse. Il y avait trois ou quatre Bérets rouges au-dessus d’elle, et l’un d’eux avait enfoncé le canon de son fusil dans son vagin. Elle criait si fort de douleur que nous avons eu à la regarder et à voir. Tout au long de ce passage, il y avait environ une douzaine de femmes violées. Lieutenant Toumba était à côté de nous et a tout vu, mais il n’a rien fait pour arrêter les viols.
Le récit d’un autre chef d’un parti d’opposition a corroboré ces dires :
Ils nous ont ramené sur la pelouse du stade, et c’est là que j’ai commencé à voir des scènes de viol, des scènes de viol absolument abominables. J’ai demandé une explication à l’un des soldats, et il riait. Ni Tiégboro [qui était avec nous au stade], ni Toumba, qui était avec nous à l’instant où nous sortions du stade pour aller vers sa voiture, n’a donné des ordres pour arrêter les viols des femmes,
Plusieurs victimes et témoins ont raconté que des gendarmes et un policier ont essayé d’empêcher les membres de la Garde présidentielle de commettre des agressions sexuelles, tentatives qui ont été suivies de violents échanges. Une étudiante de 18 ans, blessée d’un coup de couteau par un soldat de la Garde présidentielle, a raconté l’un de ces échanges :
En fuyant, un policier est venu vers moi et les autres, et nous a dit qu’il allait nous aider à nous échapper. Mais le Béret rouge qui avait le couteau lui a dit :
« Pourquoi voulez-vous l’aider ? Elle ne va nulle part. » Le policier a persisté :
Regarde, elle saigne, tu ne vois pas qu’elle souffre ? » Et il a continué avec moi vers la sortie. A ce moment, un autre Béret rouge me jette au sol en me donnant des coups de pied et en me piétinant et me dit : « Non, je veux voir son sexe avant qu’elle ne parte d’ici », mais le policier a continué à m’aider en criant : « Non, laissez la tranquille ! » Quand nous sommes arrivés à la porte, il m’a dit : « Courez ! Courez ! » Alors que je courais, je me suis retournée et lui ai dit : « Merci ».
V. Attaques par la Garde présidentielle des domiciles des dirigeants de l’opposition
Au cours de l’après-midi et de la soirée du 28 septembre, des dizaines de soldats coiffés de bérets rouges ont mis à sac les domiciles de trois dirigeants de partis d’opposition, Cellou Dalein Diallo, Sidya Touré et Jean-Marie Doré. Tous appartiennent à l’instance dirigeante des Forces vives ; aucun d’entre eux n’était chez lui au moment de l’attaque. Les Bérets rouges, après avoir constaté leur absence, ont menacé les personnes se trouvant à l’intérieur des maisons et ont volé de nombreux objets personnels. Presque tout ce qui avait de la valeur a été détruit ainsi que d’autres biens domestiques.
Selon des témoins, le 28 septembre aux alentours de 14h30, au moins trois camions de l’armée transportant 20 soldats habillés en tenue de camouflage et coiffés de bérets rouges sont arrivés devant la maison de Cellou Dalein Diallo, président de l’UFDG. Ils étaient emmenés par le capitaine Claude Pivi, ministre chargé de la sécurité présidentielle. Selon plusieurs témoins présents à l’intérieur de la maison, les soldats ont tiré plusieurs coups de feu en l’air avec leur AK-47 avant de frapper au portail, en exigeant qu’on leur ouvre.132 Diallo était absent, en train de recevoir des soins suite aux blessures qui lui avaient été infligées au stade. Mais plus d’une vingtaine d’amis et de membres de sa famille se trouvaient à son domicile. La plupart d’entre eux sont parvenus à s’échapper par la porte de derrière et d’autres se sont cachés dans des annexes de la maison.
Personne n’ayant ouvert le portail, les soldats l’ont escaladé et l’ont ouvert de l’intérieur avant de rentrer en masse.134 Ils ont garé une jeep militaire au milieu de l’allée et au moins deux autres à l’extérieur de la propriété.135 Les témoins ont décrit comment les soldats se sont déplacés dans chaque pièce, volant les ordinateurs, les postes de télévision, les documents, les vêtements et d’autres objets de valeur, et détruisant la plus grande partie de ce qu’ils n’avaient pas volé. Human Rights Watch s’est rendu sur place trois semaines plus tard et a constaté la destruction totale de la maison. Les murs, les portes et les fenêtres de plusieurs pièces montraient des impacts de balles. Les témoins ont déclaré que les Bérets rouges ont volé trois véhicules, plus d’une dizaine de motos garées à l’extérieur et ont
embouti plusieurs autres véhicules.136 Sur un 4x4 garé à l’intérieur de la propriété, Human Rights Watch a dénombré neuf impacts de balles qui auraient été tirées pendant l’attaque. Un garde de sécurité de Diallo qui était présent a montré à Human Rights Watch des dizaines de cartouches et un chargeur de fusil AK vidé qu’il a ramassés. Il a également trouvé des bouteilles de bières abandonnées dans l’allée par les soldats.
Après avoir pillé la maison, les Bérets rouges se sont dirigés vers un bâtiment annexe où le frère aîné de Diallo, très malade et dans l’impossibilité de s’enfuir, se trouvait avec quelques amis et des membres de la famille. Des témoins ayant assisté à la scène ont dit à Human Rights Watch que lorsque les soldats sont arrivés devant la porte fermée, ils ont tiré vers le plafond. Ils ont ensuite menacé de jeter une grenade et de tuer tous ceux qui se trouvaient à l’intérieur si on ne leur ouvrait pas la porte.138 Un des témoins a entendu plusieurs Bérets rouges déclarer, en soussou et en français : « Je vais tous vous tuer.... Cellou est le seul responsable de la ruine de ce pays. »139 Lorsque les occupants ont ouvert la porte, les soldats les ont menacés de leurs armes. Plusieurs d’entre eux ont reçu des coups de poings ou de crosse de fusil alors qu’ils sortaient de la pièce. Les soldats ont ensuite mis à sac l’annexe.
Après avoir pillé la maison et son annexe, un groupe de soldats est revenu auprès d’un garde qu’ils avaient découvert alors qu’il se cachait dans les toilettes d’une petite annexe proche de l’entrée principale. Peu après leur arrivée, les soldats avaient traîné le garde à l’extérieur et l’avaient fouillé à la recherche des clés des voitures et du coffre situé dans la maison. Le garde a décrit à Human Rights Watch ce que lui ont infligé les soldats en quittant la propriété :
L’un d’eux [les Bérets rouges] m’a frappé durement sur la tête avec la crosse de son fusil. Un autre m’a frappé au menton et m’a donné un coup de pied de toutes ses forces sur la tête, juste au dessus de mes yeux. Et l’un d’eux m’a appelé « salaud » en français. Ils ont aussi volé mon telephone.
Lorsque Human Rights Watch s’est rendu sur place, deux larges tâches de sang étaient encore visibles sur le sol, là où les Bérets rouges avaient passé à tabac le garde.
Deux témoins ont clairement identifié le capitaine Claude Pivi, ministre chargé de la sécurité de Dadis Camara, comme étant à la tête des Bérets rouges qui ont envahi la propriété de Diallo.142 Pendant que les soldats pillaient la maison et son annexe, les témoins ont vu Pivi assis du côté passager d’un véhicule garé à l’entrée de la propriété. Un des témoins présents à l’intérieur de la maison a raconté à Human Rights Watch :
Juste avant leur départ, j’ai entendu Pivi hurler en français à l’un des Bérets rouges : « Allez à l’intérieur et dites-leur que la mission est terminée ». C’était comme un ordre ... à sa façon de faire, il agissait comme si s’était lui qui commandait. Après cela, le Béret rouge est allé dire aux autres de retourner dans leurs camions et partir.
La présence de Pivi, membre haut placé de la CNDD, laisse penser que l’ordre d’attaquer la maison de Diallo a probablement émané des plus hautes autorités. Plus tard cette nuit-là, à 3h00 du matin, un groupe de soldats armés est retourné au domicile de Diallo, vraisemblablement à sa recherche. Mais Diallo, mis au courant que les Bérets rouges avaient attaqué son domicile, et toujours sous le coup des blessures reçues au stade, avait choisi de rester à l’hôpital pour la nuit plutôt que de retourner chez lui à 23h00, comme le lui avaient ordonné les militaires.
Dans les premières heures du 28 septembre, un groupe de soldats portant des bérets rouges a pillé la maison du président de l’UFR, Sidya Touré, d’une façon similaire. Ce dernier se trouvait alors à l’hôpital pour recevoir des soins. Les soldats ont volé quatre véhicules, des objets de valeur et des documents à l’intérieur de la maison avant de vandaliser la propriété La maison de Jean-Marie Doré, le président de l’UPG, a également été visitée par les Bérets rouges, qui sont arrivés dans des camions aux alentours de 20h30 le 28 septembre. Doré a appris plus tard que, comme lors des attaques contre les domiciles de Diallo et de Touré, les soldats ont demandé à le voir dès leur arrivée, ignorant vraisemblablement qu’il se trouvait toujours à la clinique.
Comme dans les deux premiers cas, les soldats ont volé des postes de télévision et de radio, de la nourriture, des vêtements, des documents, et tout ce qui avait de la valeur avant de vandaliser l’intérieur et l’extérieur de la maison, y compris en coupant l’arrivée d’eau.1 Human Rights Watch s’est rendu sur place et a constaté des impacts de balles, qui auraient été tirées au cours de l’attaque, sur les murs extérieurs de la maison et sur plusieurs véhicules.
Deux des dirigeants de l’opposition interrogés par Human Rights Watch ont déclaré penser que le but premier de l’attaque de leurs domiciles était de les tuer. Néanmoins, plus tôt dans la journée, les agresseurs du stade avaient choisi de laisser les dirigeants en vie. Il est donc difficile de savoir si l’assassinat était bien l’objectif principal des assaillants. Toutefois l’on peut conclure que la Garde présidentielle a au minimum cherché, avec l’autorisation de membres du gouvernement aux plus haut échelons, à intimider davantage les dirigeants de l’opposition et à affaiblir leurs organisations politiques en volant ou en détériorant un grand nombre de documents, en plus de voler pour le bénéfice personnel de certains soldats.
VI. Dissimulation du massacre par le gouvernement
Human Rights Watch a recueilli des preuves solides, y compris des témoignages confidentiels de sources militaires et de membres de la profession médicale, que l’armée a systématiquement cherché à minimiser le nombre d’individus tués au cours des événements du 28 septembre. Au cours des actes de violence commis au stade, des membres de l’armée ont intimidé des journalistes et confisqué des téléphones portables et des appareils photo, ce qui a éliminé de nombreuses preuves par l’image. Immédiatement après le massacre, des membres de la Garde présidentielle ont fermé le stade au personnel médical et pendant les heures suivantes ont retiré les cadavres du stade dans des camions militaires. Dans les heures et les jours suivants, des soldats ont récupéré des corps dans les deux principales morgues de Conakry et les ont emmenés dans lieux connus ou inconnus.
Le 29 septembre, le gouvernement a annoncé que seulement 57 personnes étaient décédées pendant les événements violents survenus au stade le 28 septembre, la majorité ayant été piétinées.150 Ces allégations vont à l’encontre des chiffres d’un groupe local de défense des droits humains, qui a affirmé, citant des sources à l’hôpital, que 157 personnes étaient mortes.151 Le vendredi 2 octobre, les autorités militaires ont présenté 57 corps à la grande mosquée Fayçal, ce qui a donné lieu à des scènes de chaos, causées par des proches furieux de ne pas y trouver leurs morts. Les recherches de Human Rights Watch et d’autres indiquent que le nombre de personnes tuées par les forces de sécurité guinéennes et par des milices irrégulières a été beaucoup plus élevé que le chiffre officiel avancé par le gouvernement.
Intimidation de journalistes
Des membres des forces de sécurité ont notamment menacé des journalistes présents au stade pour qu’ils ne fassent pas état du massacre. Mouctar Bah, correspondant de l’Agence
France-Presse et de Radio France Internationale a expliqué à Reporters sans frontières comment des soldats l’avaient menacé, lui et l’un de ses collègues, Amadou Diallo de la BBC. Bah et Diallo se sont cachés après avoir reçu des menaces de mort :
Ils étaient quatre [soldats], ils hurlaient « foutez le camp ». Nous avons dit que nous étions journalistes. « On s’en fout ». Le militaire m’a demandé : Vous avez vu cela [le massacre] ? J’ai répondu oui. « Vous n’allez pas raconter ça », m’a-t-il dit. Les militaires nous ont mis à genoux, devant les corps. Il y avait des corps partout, des mares de sang. A nouveau : « Ces corps-là, vous n’en parlez pas, vous n’avez rien vu ».
Un autre journaliste ayant été menacé par des membres de la Garde présidentielle et un gendarme a indiqué à Human Rights Watch :
Je veux changer mon lieu de travail parce qu’ils savent qui je suis. J’ai peur. Ils ont volé ma carte d’identité et mon téléphone. Ils m’ont dit : « Nous savons que tu es journaliste et si on ne te tue pas aujourd’hui, nous allons te tuer un autre jour ... nous allons te trouver. Nous savons où tu travailles. Si tu parles de cela, nous allons venir à ton bureau et t’emmener au camp [Alpha Yaya] et te tuer. »
Retrait de cadavres du stade et des morgues et enterrements dans des fosses communes
Après le massacre, des corps ont été laissés par terre, gisant dans le stade et aux alentours. Entre midi et 13h00 ce jour-là, une ambulance de la Croix-Rouge guinéenne a pu accéder au stade au moins à trois reprises, récupérant 15 corps et de nombreux blessés.155 Mais vers 13h00, les militaires ont fermé le stade, empêchant les équipes médicales et humanitaires d’accéder aux blessés et aux morts.156 Immédiatement ensuite des membres de la Garde présidentielle ont commencé à collecter et à retirer des corps du stade. Dans les 24 heures, la Garde présidentielle a également pris le contrôle des deux principales morgues de Conakry, aux hôpitaux Donka et Ignace Deen et a retiré les cadavres pour les enterrer dans des fosses communes. Le chauffeur d’une ambulance a décrit comment il avait tenté d’accéder au stade cet après-midi-là :
Aux alentours de 14 heures, trois ambulances ont tenté de pénétrer dans le stade pour prendre les blessés, mais ont été bloquées à l’entrée du stade par la police. Ils ont demandé où nous allions, et nous leur avons dit qu’il y a des blessés à l’intérieur et nous voulons les évacuer. Le policier m’a dit d’attendre et c’est ce que nous avons fait. Alors que nous attendions, nous avons vu de nombreux Bérets rouges et des gendarmes se déplacer. Cinq minutes plus tard, il revint et dit : « Non.... Allez-vous-en. » Le médecin a tenté d’expliquer notre mission, mais le policier a répondu : « Quand on aura besoin de vous, nous vous ferons sûrement appel ».
Plusieurs témoins ont expliqué comment les membres de la Garde présidentielle ont récupéré les corps dans le stade et autour pour les charger dans des véhicules militaires. Un vendeur de 41 ans a raconté à Human Rights Watch qu’il avait vu la Garde présidentielle retirer 38 corps qui l’entouraient alors qu’il gisait, blessé, en bas des stands couverts :
Vers 13 heures, j’ai vu un camion militaire recueillir les corps. C’était le même type de camion militaire que j’ai vu plus tard à la télévision qui transportait les corps à la mosquée le vendredi. Il y avait 38 cadavres à l’endroit où j’étais, derrière les tribunes couvertes. Les militaires étaient en train de ramasser les corps alors que j’étais couché là-bas. Une femme plus âgée qui s’était cachée dans les toilettes pendant les violences a déclaré avoir vu les militaires ramasser les corps juste devant la principale entrée du stade. Les détails de son témoignage laissent penser qu’elle a assisté au même incident que celui décrit ci-dessus :
Beaucoup de gens se sont cachés dans les toilettes et derrière de grands sacs de matériaux de construction. Quelques heures plus tard, un Béret rouge nous a trouvé et nous a ordonné de partir. Nous avions tous été battus et j’ai eu très mal à la jambe. J’ai ramassé un morceau de bois pour m’y appuyer et sortir par la porte principale, en boitant. En marchant, j’ai vu des militaires ramasser des corps. J’en ai compté 38 devant de la porte principale.
Je marchais très lentement, appuyée sur ma canne de fortune et cela m’a donné le temps de compter. Il y avait deux femmes [parmi les morts], une vieille et une jeune. Beaucoup de personnes avaient été blessées par balle, et d’autres semblaient avoir été poignardées. Il y avait tant de sang.
Un marchand de 41 ans gravement atteint d’asthme a raconté comment il s’était évanoui après avoir inhalé ce qu’il pense être du gaz lacrymogène. Il a décrit le retrait des corps du stade lorsqu’il est revenu à lui :
Quand je revins à moi, j’étais sur la pelouse et deux pieds sur moi, une tête, un autre corps, tous les trois étaient morts. J’ai vu des soldats en train de ramasser et entasser des corps dans trois camionnettes et un camion militaire plus gros. On entendait encore quelques coups ici et là, mais la plus part de la confusion était terminée. Les Bérets rouges et un groupe de gendarmes de l’unité anti-drogue étaient ceux qui ramassaient les corps. Je suis resté quelque temps encore, jusqu’aux environs de 16 heures. De là où j’étais, je voyais des corps partout à la tribune, quelques-uns sur un mur, d’autres sur le terrain. Quand j’ai vu cela, je suis resté immobile jusqu’à ce qu’ils soient partis. Je me suis levé plus tard. J’étais encore malade, cheminant comme si j’étais à moitié paralysé. Cela m’arrive quand j’ai une crise. Je n’ai pas vu de tout des corps à l’extérieur. Les militaires m’ont laissé parce qu’ils pensaient que j’étais fou.
Une source confidentielle au sein du camp militaire d’Almamy Samory Touré a affirmé à Human Rights Watch que les cadavres ont commencé à arriver au camp peu de temps après le massacre :
Les premiers camions sont arrivés vers 13 heures. Il y avait trois d’entre eux plein de cadavres. Ils sont entrés dans le grand Auditorium de Lansana Conté et y ont déchargé les corps. Il y avait 47 corps—deux femmes et 45 hommes. Je les ai vus alignés là. Les soldats qui les ont ramenés du stade portaient des bérets verts et étaient de l’armée régulière. Les corps sont restés là toute la journée. Plus tard dans la journée, il y a eu un appel disant que la chambre froide de la morgue d’Ignace Deen [l’hôpital] a été surchargée de corps.
Les soldats sont partis dans un camion militaire à 19 heures à Ignace Deen, et ont pris corps de la morgue. Je les ai entendus parler de l’opération. Je connais les deux commandants qui ont dirigé le groupe qui s’est rendu à l’hôpital. Ils sont revenus au camp avec 18 corps, il n’y avait pas de femmes, des hommes uniquement. Je les ai vus porter les corps du camion. Ils ont pris les 18 corps et empiler sur les 47 dans l’auditorium.
Cette source a également déclaré à Human Rights Watch qu’au cours de la nuit du 28 septembre, la Garde présidentielle a enlevé les 65 corps du camp Samory au milieu de la nuit dans l’intention de les enterrer dans une fosse commune.
Une autre source a indiqué avoir vu les membres de la Garde présidentielle prendre de nombreux corps de l’hôpital de Donka au petit matin le 29 septembre et les enterrer dans deux fosses communes à Conakry et aux alentours.
Pendant ce temps, un médecin travaillant dans une clinique privée a relaté à Human Rights Watch que des proches de disparus se présentaient fréquemment à sa clinique pour savoir si quelqu’un les avait vus : Chaque jour, des membres de famille à la recherche de leurs proches viennent dans ma clinique me demander si je les ai vus. Beaucoup apportent des photos et me demandent si je les traités.
C’est terriblement triste. Il y a quelques jours un homme âgé est venu avec une photo de sa fille de 16 ans. Oh ... il avait vraiment pleuré. Il m’a demandé si je l’avais vue et priait que Dieu lui ramène sa fille. C’était si triste. Il ne voulait pas quitter ma clinique. Il a pleuré quand il expliquait comment il avait fait le tour de toutes les morgues, les hôpitaux, les cliniques et postes de police, mais n’avait encore reçu aucune information sur ce qui a pu se passer à son sujet. J’ai reçu environ 50 personnes comme lui, mais son histoire a été particulièrement triste.
Human Rights Watch a parlé aux familles de plus de 50 personnes dont on sait qu’elles sont décédées pendant le massacre du 28 septembre et leur ont demandé des détails sur la façon dont elles avaient été informées de la mort de leurs proches, et de ce qu’il était
advenu des corps. Dans plus de la moitié des cas, le corps de la personne décédée n’avait jamais été retrouvé et on pensait qu’il avait été envoyé directement du stade à la morgue de l’un des hôpitaux. Human Rights Watch a confirmé cinq cas pour lesquels les corps ont été emmenés par les militaires directement de la morgue de Donka : nous savons qu’ils y étaient parce que la personne est décédée à l’hôpital et a été emmenée à la morgue ou parce que le corps a été vu à la morgue par des proches. Cependant, le nombre réel de corps pris à la morgue par les militaires et certainement beaucoup plus élevé.
Bien que la Croix-Rouge n’ait été en mesure de récupérer que 15 corps au stade, des dizaines d’autres ont été apportés directement aux hôpitaux Donka et Ignace Deen par des ambulances locales et des particuliers, alors qu’un grand nombre d’autres patients mourraient à l’hôpital. Selon les registres officiels de l’hôpital consultés par Human Rights Watch, au total, 34 cadavres de personnes tuées au cours des violences du 28 septembre ont été admis au seul hôpital Donka.
Les soldats de la Garde présidentielle ont occupé les morgues des hôpitaux Donka et Ignace Deen à la fin de l’après-midi ou le soir du 28 septembre et ont empêché les gens d’y accéder et de réclamer les corps de leurs proches. Selon un médecin qui travaillait à l’hôpital Donka à ce moment :
La morgue a été investie par les militaires, mais je ne suis pas sûr depuis quand. Je peux vous dire qu’à partir de lundi seuls les Bérets rouges pouvaient entrer dans la morgue. Un infirmier m’a dit que même eux n’étaient pas autorisés à emmener les corps la voie à la morgue. En cours de chemin, c’est un Béret rouge qui fait prend le corps pour finir le trajet.
Un autre médecin a décrit en ces termes comment ont lui avait refusé l’accès à la morgue de l’hôpital Donka à partir du 29 septembre :
Les militaires ont bloqué l’accès à la morgue depuis le matin du 29 septembre. Même les chirurgiens se sont vu refuser l’accès quand ils ont essayé de trouver quelqu’un à la morgue. La morgue a été fermée pendant plusieurs jours avec les militaires bloquant l’entrée. Vous n’étiez autorisé à accéder à cet endroit que si vous aviez l’autorisation préalable du chef du
Département de la médecine légale. C’était lui qui décidait qui avait accès à la morgue, avec des Bérets rouges qui gardaient l’entrée.
Les morgues sont restées fermées jusqu’au jeudi 1er octobre, lorsque les autorités ont brièvement permis à des journalistes de se rendre à la morgue d’un hôpital pour voir certains des 57 corps qui constituaient le nombre officiel de morts annoncé par le gouvernement à l’issue des événements du 28 septembre.167
Le gouvernement a catégoriquement balayé les allégations des proches, des groupes de défense des droits humains et de l’opposition selon lesquelles des corps avaient disparu. Le ministre de l’Environnement Papa Koly Koumoura a déclaré que ces nombres de victimes plus élevés étaient « fondés sur des rumeurs ».168
Des échauffourées ont éclaté à la mosquée lorsque de nombreux proches n’ont pas pu trouver les corps de leurs disparus, y compris de ceux dont ils savaient qu’ils avaient été vus à la morgue de l’hôpital Donka.
Certains corps ont été récupérés par des proches directement à la morgue avant leur présentation publique à la mosquée après que ces derniers aient soudoyé des soldats à Bérets rouges qui gardaient les morgues. Oumar Diallo, un chauffeur de 27 ans, a reçu une balle dans la tête au cours de la manifestation et a été retrouvé par sa famille dans le coma à l’hôpital Donka, où il est mort le mardi 29 septembre. Après avoir versé un dessous-de-table aux soldats pour récupérer le corps, des membres de la famille l’ont enterré.
Mamadou Sadjaliou Barry, 40 ans, a reçu deux coups de feu au ventre au stade et est décédé à l’hôpital Donka le jeudi 1er octobre. Un de ses proches qui y travaillait a pu récupérer le corps de Barry et l’enterrer.
On pensait que les militaires s’étaient débarrassés du corps de Mamadou « Mama » Bah, l’une des premières personnes à être tombée le 28 septembre lorsque les gendarmes ont fait feu sur les opposants au rond-point de Bellevue sur le chemin du stade. Son corps avait en fait été transporté à la morgue de l’hôpital Donka par la Croix-Rouge locale, mais son
corps a disparu de la morgue et n’avait toujours pas été retrouvé à la mi-octobre. Son père de 69 ans a expliqué à Human Rights Watch ce qui s’était passé :
J’ai suivi moi-même la Croix-Rouge qui avait envoyé le corps à la morgue de l’hôpital Donka. À l’hôpital, j’ai parlé aux médecins et ils m’ont dit que je devais revenir le lendemain pour récupérer le corps. Mais le lendemain, la morgue était encerclée par les Bérets rouges qui ont refusé l’accès de quiconque. Nous avons essayé de négocier avec eux, mais ils ont refusé. Le vendredi, je suis allé à la grande mosquée Fayçal quand ils ont exposé les corps en provenance de la morgue de Donka, mais son corps n’était pas là. Il avait disparu.
Lors d’une deuxième disparition, un ami proche de Hamidou Diallo, un vendeur de chaussures de 26 ans qui a reçu une balle dans la tête et est mort au stade, a vu les soldats portant des bérets rouges enlever le corps de Diallo du stade et l’emmener vers un lieu inconnu. En dépit d’une recherche approfondie dans les morgues et les bases militaires, la famille n’a pas pu retrouver son corps.
Un garde du corps d’un chef de l’opposition a été battu jusqu’à perdre connaissance en dehors du stade et emmené à la morgue Donka par la Croix-Rouge qui l’a cru mort. À la morgue, il s’est réveillé et a assisté au retrait des corps de la morgue par les Bérets rouges :
Une camionnette de la Croix-Rouge est entrée dans le stade. J’ai été placé à l’intérieur avec huit autres corps toutes les personnes qui avaient été tués. Ils pensaient que j’étais mort aussi. J’étais entouré de personnes mortes et je ne réagissais pas, alors ils m’ont jeté dans le camion pensant que j’étais mort....
Quand nous sommes arrivés à l’entrée du stade, j’ai entendu les Bérets rouges dire à un autre chauffeur du camion de la Croix-Rouge que seuls les camions militaires sont autorisés au stade à partir maintenant. Ils nous ont emmenés à la morgue de l’hôpital Donka. C’est alors qu’ils ont su que j’étais vivant. Les travailleurs de l’hôpital m’ont emmené à l’intérieur de la morgue et nettoyé en lavant le sang. La table était complètement pleine et il y avait des corps sur le sol.
Quand je suis sorti dehors vers de 17 heures et demie ou 18 heures, il y avait trois petites camionnettes. Elles étaient de couleur militaire et des Bérets rouges étaient autour. Ils prenaient des corps dans la morgue et les mettaient dans le pick-up. J’ai eu peur et ne voulaient pas rester dans les parages et je me suis enfui...Lire la suite
Human Rights Watch Décembre 2009