Thursday, March 11, 2010
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Un Lundi sanglant Page 12

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VII. Occupation militaire de l’hôpital Donka

Comme évoqué ci-dessus le contrôle militaire sur la morgue de l’hôpital Donka a coïncidé avec le retrait et la disparition consécutive de dizaines de corps de personnes réputées avoir été tuées pendant les violences du 28 septembre. Pendant l’après-midi du 28 septembre, les militaires, menés par le ministère de la santé, le colonel Abdoulaye Chérif Diaby, ont insulté les patients, menacé le personnel médical et barré l’entrée aux blessés et aux membres des familles, affectant sérieusement le traitement des victimes des événements survenus au stade et les traumatisant encore davantage. Comme l’un des témoins l’a amèrement fait remarquer à Human Rights Watch : « Ça ne leur suffisait pas d’avoir mis le stade à feu et à sang.... Il fallait qu’ils viennent jusqu’aux urgences où gisaient des centaines de personnes en attente de soins. »

Human Rights Watch a interrogé huit professionnels de santé travaillant à l’hôpital Donka et plus d’une dizaine de personnes qui avaient été blessées au cours du massacre et qui avaient reçu un traitement là-bas. Les professionnels de santé ont décrit comment des centaines de blessés étaient venus à l’hôpital dans les premières heures qui ont suivi l’attaque du stade le 28 septembre, remplissant jusqu’aux moindres recoins des urgences.

À environ 15h00, les Bérets rouges et les gendarmes sont arrivés à l’hôpital Donka dans des camions militaires ; un témoin qui est arrivé juste après 15h00 a rapporté à Human Rights Watch avoir vu trois ou quatre pick-ups militaires garés devant l’entrée de l’hôpital. Les témoins ont décrit des militaires portant des uniformes de camouflage et des bérets rouges, ou des T-shirts noirs et des pantalons de camouflage et des bérets verts, indiquant respectivement qu’ils faisaient partie de la Garde présidentielle et de l’Unité chargée de la lutte anti-drogue et du grand banditisme. De multiples témoins ont raconté à Human Rights Watch que lors de leur arrivée, les militaires ont tiré en l’air au fusil automatique puis mis à sac la pharmacie, qui se trouve juste à l’extérieur, à proximité de la porte principale de l’hôpital. Un professionnel de santé a précisé à Human Rights Watch :

Un groupe de Bérets rouges a pénétré dans les urgences de l’hôpital et a tiré des coups de feu. Ils ont crié : « Arrêter de traiter ces gens ! » Puis ils ont détruit les médicaments que nous avions ramenés de la pharmacie principale [qui est à l’extérieur] dans la salle des urgences pour faire le triage [ordre de priorité des patients pour le traitement] plus facilement. Ils ont arrêté un de mes collègues qui avaient osé tenter de les arrêter, et avait dit : « Vous ne voyez pas que ces gens sont entrain de mourir ? Nous sommes ici pour sauver leurs vies, ce n’est pas une question politique ! »

Une femme de 53 ans qui avait été blessée au stade et qui se trouvait à l’hôpital Donka pour se faire soigner a également décrit comment un groupe de 10 Bérets rouges était entré aux urgences, a fait feu et a hurlé aux blessés qui attendaient des soins de quitter l’hôpital.En outre, un soignant travaillant aux urgences a indiqué à Human Rights Watch que les militaires avaient donné des ordres stricts pour que personne ne soit autorisé à prendre des photos des blessés et qu’aucun journaliste ne puisse entrer dans l’hôpital.

Un témoin a décrit la colère d’un médecin des urgences, qu’elle avait entendue crier aux militaires juste après qu’ils aient tiré : « Même en temps de guerre les blessés ont le droit d’être soignés ! Si vous voulez nous tirer dessus, alors faites-le maintenant.... Tuez-nous tous, maintenant ! » Un autre soignant a décrit comment les militaires avaient bloqué l’entrée à d’autres patients et à leurs proches :
Les militaires ont dit qu’il y avait trop de gens à l’hôpital et ont essayé de le fermer et avaient tenté de bloquer l’entrée. C’étaient des gens Tiégboro. A l’entrée de l’hôpital, il y avait des parents et des membres de famille qui étaient venues apporter des médicaments et de trouver de la famille et des
nouveaux blessés qui arrivaient. Un des Bérets verts a déclaré : « Le ministre Tiégboro dit que personne ne doit plus entrer. Cet hôpital est fermé. »

Peu après que les militaires sont arrivés et qu’ils ont fermé l’entrée de l’hôpital, le ministre de la Santé Diaby est arrivé à l’hôpital Donka vêtu d’un uniforme de l’armée. Selon un soignant présent à ce moment :

Quand le ministre de la santé est entré, un médecin était en train d’examiner un patient couché sur le sol avec une blessure à la poitrine. Le patient criait de douleur. Voyant cela, le ministre lui a donné un coup de pied en disant : « Vous ... qui vous a dit de descendre dans la rue ? » La blessure était dans la partie supérieure du thorax, et il lui donna un coup dans la poitrine. Le médecin traitant le patient blessé était furieux. Il ôta sa chemise et il la jeta, en disant : « Je ne peux pas travailler comme ça.... D’abord vous venez casser la pharmacie, maintenant, vous insultez et donnez des coups de pied à nos patients.... Je ne peux pas travailler dans ces conditions. »

Un médecin interrogé par Human Rights Watch a relaté le même incident, mais selon lui, le ministre a levé son pied et a commencé à donner des coups dans la direction du patient avant de retirer son pied Le ministre a quitté l’hôpital vers 16h00. Un directeur d’hôpital a ensuite tenté de convaincre les soldats restants de quitter l’hôpital et de laisser les médecins travailler ; plusieurs camions de soldats et de gendarmes sont partis peu après et la plupart des personnes blessées qui arrivaient ont pu alors accéder à l’hôpital.186 Mais les soldats ont continué à se tenir à l’entrée de l’hôpital tout au long de la soirée, interdisant l’accès à certains proches et personnes blessées.187 Une femme d’une cinquantaine d’années qui avait été blessée au stade a raconté à Human Rights Watch :

Après 16 heures, je suis allée vers l’hôpital, à Donka. Quand je me suis approchée, il y avait cet homme énormément gros, un gendarme, debout
devant de l’hôpital. Il était terrifiant. Il ne cessait de me harceler à propos de l’endroit où j’allais, et dit à un autre gendarme : « Nous devons en finir avec cette sale race ». J’ai finalement pu passer [après l’avoir prié]. Il y avait tellement de blessés, je ne pouvais éventuellement pas compter combien ils étaient. Tous les médecins étaient couverts de sang.188

Alors que certains bravaient la présence des militaires en dehors de l’hôpital et forçaient l’entrée, de nombreux autres rebroussaient chemin, par peur, abandonnant toute chance de recevoir un traitement approprié et immédiat pour leurs blessures.

En plus des menaces immédiates contre ceux qui attendaient un traitement et des médecins, plusieurs soignants de l’hôpital Donka ont déclaré à Human Rights Watch que dans les jours qui ont suivi le 28 septembre, ils avaient été explicitement avertis par les plus hauts fonctionnaires de l’hôpital de ne pas parler de ce qu’ils avaient vu.189 En outre, un soignant a décrit comment le registre de l’hôpital avait mystérieusement disparu, alors qu’il contenait toutes les informations permettant d’identifier les patients et leurs blessures : lorsqu’il a voulu le consulter pour un cas précis, il avait été retiré de sa place habituelle. Lorsqu’il a demandé au reste des soignants présents ce qu’il en était, on lui a intimé l’ordre de « se taire et de ne pas chercher à en savoir plus »
VIII. Attaques par des soldats et par des miliciens en civil des quartiers des sympathisants de l’opposition

Au cours des heures et des jours qui ont suivi les violences au stade, des soldats lourdement armés, vêtus de tenues de camouflage et de bérets rouges, et des civils armés de couteaux, de machettes et de bâtons ont commis de nombreux abus dans les quartiers où résidaient la majorité des participants à la manifestation du 28 septembre. Dans certains cas, il semblerait que les soldats et les civils armés aient agi en toute complicité.

Human Rights Watch a interrogé 16 victimes, des membres de la famille des personnes décédées, et d’autres témoins des attaques survenues dans ces quartiers. Certains témoins ont raconté s’être retrouvés face aux forces de sécurité dans leur quartier alors qu’ils rentraient du stade, comme si, selon eux, les soldats avaient été déployés dans les quartiers pour attendre le retour des manifestants.

Il est difficile de savoir dans quelle mesure ces soldats et civil armés avaient été déployés dans les quartiers avant les violences perpétrées au stade. Cependant, l’ampleur des attaques commises dans les quartiers, ainsi que la présence de ces hommes armés devant le domicile des manifestants juste après le massacre du stade, laissent supposer que ce déploiement avait été prémédité et organisé. Les attaques démontrent, pour le moins, que l’équipe dirigeante du CNDD, y compris Dadis Camara, s’est abstenue de prendre les mesures nécessaires pour contrôler les forces de sécurité après les violences du stade.

Un journaliste a raconté avoir rencontré plusieurs groupes de soldats sur le chemin du retour, après le rassemblement du stade auquel il venait d’assister, et avoir essayé de les éviter :

Nous étions un groupe de 30 à 40 personnes qui se déplacent ensemble. Nous allons vers Madina [un quartier sud-est du stade], mais les Bérets rouges et des gendarmes ont bloqué tous les carrefours, si nous sommes restés près du stade jusqu’à 4 heures [dans l’après-midi] quand la route ouverte, nous sommes allés vers le pont qui mène à Madina, mais les Bérets rouges ont ouvert le feu sur nous. Personne n’a été blessé. Puis nous nous sommes enfuis dans Dixinn [un quartier du nord du stade], et ils nous suivaient.

Aux environs de 5 heures moins quart, nous sommes tombés sur un autre groupe de partisans du CNDD et des Bérets rouges et ils ont tiré et tué deux personnes. Puis nous avons fui vers la jonction Concasseur [dans le quartier de Hamdalaye], mais les Bérets rouges étaient là et ils ont tiré sur  nous à nouveau, alors nous sommes allés à Dar-es-Salaam [quartier]. Là, nous avons trouvé trois camions militaires avec des Bérets rouges. Ils ont battu deux femmes alors que nous regardions. Ils ont tiré en l’air que nous avons continué de tourner. Nous sommes arrivés à notre quartier [Koloma I] et a trouvé deux camionnettes de gendarmes là-bas qui avait arrêté un conducteur de moto.

Les quartiers où ont eu lieu les attaques, notamment ceux de Dar-es-Salaam, Hamdalaye, Koloma, Bomboli et Cosa, sont bien connus pour être les bastions de l’opposition et pour abriter une majorité de résidents peuls et malinkés. Un grand nombre de victimes et de témoins des violences perpétrées dans ces quartiers ont raconté à Human Rights Watch que, lors des attaques, les soldats et les miliciens en civil ont tué, violé et dépouillé les habitants et vandalisé leur maison. Les assaillants ont aussi à plusieurs reprises insulté les résidents et les ont menacés de mort, en particulier les Peuls.

Un homme de 25 ans qui travaillait dans un stand de vente de cartes téléphoniques dans le quartier de Koloma I a expliqué à Human Rights Watch qu’un petit groupe de Bérets rouges était arrivé dans le quartier en tout début d’après-midi le 28 septembre. L’un des Bérets rouges, qui selon le témoin avait l’air ivre, a crié : « J’aime l’odeur d’un sang, on va tous vous tuer aujourd’hui ! » avant d’ouvrir le feu, tuant un jeune homme de 18 ans de trois balles dans la poitrine et en blessant deux autres.

Un groupe de personnes qui sortait d’une mosquée aux alentours de 14h00, dans le quartier de Koloma II, a été assailli par une douzaine de Bérets rouges et d’individus habillés en civil et portant des gris-gris, qui possédaient des couteaux et parlaient en guerzé, une langue de la région forestière. Alors que la plupart des personnes qui sortaient de la mosquée ont pu retourner se réfugier à l’intérieur de l’édifice, un chauffeur de 44 ans a raconté à Human Rights Watch que plusieurs Bérets rouges l’ont attrapé par derrière et l’ont maintenu fermement pendant que l’un des miliciens en civil lui plantait six coups de couteau. Plusieurs habitants du quartier lui sont immédiatement venus en aide, après quoi la Garde présidentielle est partie.193

Les soldats de la Garde présidentielle ont également commis des viols dans ces quartiers. Human Rights Watch a interrogé deux femmes, qui n’avaient pas participé à la manifestation ni au rassemblement du stade, qui ont été violées par plusieurs Bérets rouges, dans le quartier de Cosa, au cours des heures qui ont suivi les violences du stade. L’une des deux femmes, une commerçante de 35 ans, a raconté son calvaire à Human Rights Watch :

Dans l’après-midi, j’étais sur le rond-point de vente. J’ai entendu le bruit de coups de feu et courut aussitôt dans la maison d’un ami. Quelques minutes plus tard, j’ai vu un groupe de cinq Bérets rouges en tenue de camouflage à venir dans l’enceinte tirant des coups de fusils. Quatre d’entre eux étaient masqués afin que leurs yeux et leurs bouches se montrer. Ils ont commencé à nous insulter : « Salauds.... Vous aimez Cellou [leader de l’opposition, Cellou Dalein Diallo], n’est-ce pas ? Et pensez que vous allez prendre le pouvoir, mais vous ne le seront pas. Nous allons tous vous tuer. » Je mets mes mains en l’air et l’un d’entre eux ont commencé me tapant à la recherche d’argent. Je l’avais caché dans ma ceinture, mais ils savaient qu’elle était là. C’est là que nous, les femmes en général cacher de l’argent. Ils ont crié à moi d’y renoncer. L’un d’eux m’a montré [une grenade], en disant : « Voyez-vous cela ? Donnez-nous l’argent ou d’autre. » J’ai commencé à pleurer et leur a donné l’argent.

Après l’avoir pris, ils m’ont conduit dans une maison voisine.... Ils m’ont giflée et arraché mes vêtements. Je me suis battue, mais ils continuaient à me frapper. Ils m’ont frappé le bas, puis quatre d’entre eux m’ont violée. Tous, sauf le Malinké, qui a dit : « Non, ne fais pas ça. Ce n’est pas ce que nous venions de faire. Il suffit maintenant. » Mais les autres ne l’écoutait pas. Il a été rapide, on m’a violée alors que les autres me tenaient le bas. Ils ont gardé leurs masques sur le temps entier.

Un membre de l’équipe médicale de l’hôpital Donka a expliqué à Human Rights Watch qu’il avait soigné une autre victime de viol pour des blessures infligées par des Bérets rouges lors d’une attaque survenue le soir du 30 septembre, dans le quartier de Hamdalaye.

Human Rights Watch a interrogé un membre de la famille d’un jeune homme, tué alors qu’il travaillait chez un barbier dans le quartier de Cosa, aux alentours de 10h00 du matin le 29 septembre, par des Bérets rouges conduisant un pick-up qui lui ont tiré deux balles dans la tête. Au cours de la cérémonie d’enterrement du jeune homme le soir même, plusieurs
soldats sont arrivés à bord d’un camion et ont ouvert le feu sur les proches endeuillés, sans que personne ne soit blessé.196 Après le meurtre du jeune homme, des témoins ont raconté avoir vu trois soldats entrer chez un imam, attraper celui-ci par sa robe, le traîner jusqu’à leur véhicule, et le menacer de le tuer s’il refusait de venir avec eux. L’imam a réussi à échapper aux soldats, est rentré chez lui et a fermé le portail a clé.

Dans le quartier de Bomboli II, un témoin a raconté l’arrivée, vers midi le 29 septembre, d’environ 50 miliciens portant des bâtons taillés en pointe et des machettes, appelant en hurlant les hommes du quartier à sortir de chez eux.198 Les miliciens sont restés dans le quartier pendant trois heures. Un résident de Koloma I a expliqué à Human Rights Watch que six Bérets rouges s’étaient présentés devant son garage à 11h45, avaient tiré des coups de feu en l’air et avaient cassé la porte pour entrer. Les Bérets rouges ont déchiré ses vêtements et lui ont dit que « s’il y avait la guerre, c’était à cause des Peuls », avant de lui donner des coups de crosse et de le dépouiller. Le résident s’est enfui lorsque les soldats se sont avancés vers une femme qui passait dans la rue pour la dépouiller à son tour.

De la même façon, dans le quartier de Dar-es-Salaam, deux témoins ont décrit à Human Rights Watch une attaque, perpétrée en début d’après-midi le 29 septembre par non moins de sept camions remplis de Bérets rouges. Les Bérets rouges ont tiré des coups de feu à l’aveugle, ont attaqué les habitants chez eux et dans les rues, ont pillé les maisons et ont frappé des dizaines de personnes avec la crosse de leurs fusils.200 Une femme de 43 ans a été traînée par un groupe de Bérets rouges masqués jusqu’à l’angle d’un magasin. Ses cris ont attiré l’attention d’un autre Béret rouge qui a ordonné à ses agresseurs de la laisser partir. Un habitant de Dar-es-Salaam, présent lors de l’attaque, a raconté les événements à Human Rights Watch :
Ils m’ont frappé et cassé le bras avec la crosse d’un fusil, puis m’a obligé à trouver dans une de leurs camionnettes.

Ils ont roulé jusqu’à la jonction Bambeto. Quand nous sommes arrivés là, ils nous ont frappés à nouveau. À un certain point, ils ont parlé de nous laisser là-bas. Je leur ai dit : « Écoutez, vous avez cassé mon bras, pourriez-vous m’envoyer à l’hôpital ? » Ils m’ont dit : « Allez dire à Cellou et Doré [leaders de l’opposition, Cellou Dalein Diallo
et Jean-Marie Doré] pour vous soigner ... nous ‘on va tous vous tuer’ ». Ils nous ont chassés de leur camionnette, moi et un jeune homme qui saignait abondamment de la tête. IX. Détentions arbitraires et sévices infligés aux détenus.

Au cours de la violente répression des militants de l’opposition le 28 septembre au stade, et ensuite, plusieurs dizaines d’hommes ont été arrêtés par les forces de sécurité alors qu’ils fuyaient les brutalités, et un moindre nombre ont été arrêtés au cours des attaques qui ont suivi dans le voisinage. Les hommes arrêtés ont été détenus arbitrairement et soumis à de graves formes de mauvais traitements, y compris la torture. Plusieurs autres hommes ont été arrêtés après être venus dans des camps militaires à la recherche de proches ou d’amis disparus.

Human Rights Watch a interrogé 13 hommes qui avaient été détenus dans au moins un des quatre centres de détention pour une durée allant jusqu’à 15 jours : le camp militaire d’Alpha Yaya Diallo, celui de Koundara, le siège de la police anti-émeute (CMIS) et le centre de détention PM3 de la gendarmerie. Aucune des personnes rencontrées n’avait été questionnée, interrogée ou officiellement arrêtée. Les témoins et les victimes ont décrit comment des hommes fuyant les violences du stade ont été arrêtés, apparemment au hasard, et menés par le bout du fusil jusqu’aux camions militaires garés devant l’entrée du stade.

La plupart ont été volés et battus, parfois gravement, au moment de leur arrestation. La plupart de ceux qui ont été interrogés par Human Rights Watch ont été obligés de soudoyer les policiers, les gendarmes ou les soldats, le prix de leur libération pouvant s’élever jusqu’à 2,5 millions de francs guinéens (environ 300 euros). Les détenus n’ont généralement reçu aucun soin, et peu de nourriture ou d’eau, pendant leur emprisonnement.

Un homme de 43 ans qui a été détenu dans deux camps militaires a indiqué avoir reçu trois petits repas au cours de sa semaine de détention, qui ne lui ont été donnés qu’une fois que sa famille avait payé les gardes.203 De nombreux prisonniers, y compris les quelques-uns rencontrés par Human Rights Watch étaient détenus avec d’autres qui avaient reçu une balle ou qui avaient été poignardés ou gravement battus pendant les événements du stade et qui n’avaient reçu aucun traitement pendant leur détention.

Plusieurs anciens détenus interrogés par Human Rights Watch ont affirmé que les forces de sécurité qui les avaient retenus avaient fait référence à leur origine ethnique et à leur soutien aux candidats de l’opposition. Un homme détenu au camp Koundara s’est entendu dire par un soldat qui s’est avéré occuper un poste de commandement : « Nous savons que
toi et les autres, vous ne voulez pas que nous soyons au pouvoir, mais nous vous tuerons avant d’abandonner le pouvoir »


Un homme détenu pendant 11 jours au camp Alpha Yaya a indiqué à Human Rights Watch : « Les militaires n’arrêtaient pas de nous menacer, en disant : ‘On va vous tuer. Vous êtes des Peuls, on va tous vous éliminer.’ » Un autre homme détenu au camp Alpha Yaya a décrit un soldat demandant à tous les hommes arrêtés et faisant partie de l’ethnie des Malinkés de s’identifier, puis leur criant : « Comment osez-vous vous associer à ces vermines peules, qui essaient de ruiner le pays ? »

Les pires traitements et les périodes de détention les plus longues ont eu lieu à Koundara et à Alpha Yaya. Les anciens détenus de ces camps ont raconté qu’ils avaient été fréquemment soumis à des coups de bâtons, de pistolets et d’autres instruments, y compris le fouet, qu’ils avaient été forcés de rester nus, dans des positions inconfortables et qu’ils avaient subi de fausses exécutions. Plusieurs témoignages crédibles font également état du viol de deux détenues.
Sévices infligés au camp Koundara

Selon six anciens détenus interrogés par Human Rights Watch, près de 25 prisonniers, principalement des hommes, ont été détenus au camp Koundara dans ce qu’ils décrivent comme un centre de détention non officiel : une grande pièce apparemment utilisée pour la pratique de la boxe et des arts martiaux. Ils ont raconté de quelle façon ils avaient été battus et soumis à d’autres formes de torture tous les jours. La victime détenue pendant la plus longue période a été relâchée après 15 jours, mais il a indiqué qu’au moment de sa libération, il restait neuf détenus au camp. Les soldats du camp portaient des tenues de camouflage et des bérets rouges.

L’un des hommes a été arrêté après son arrivée au camp en moto. Il a décrit comment il avait été forcé à se dénuder et à s’allonger sur le dos alors qu’un Béret rouge au volant de sa moto confisquée lui avait roulé quatre fois sur les jambes, causant de graves blessures, encore visibles lorsque la victime a été interrogée par Human Rights Watch plus de deux semaines plus tard.

Le même jour, un autre Béret rouge a versé de l’eau bouillante sur l’homme, provoquant de graves brûlures, elles aussi encore visibles D’autres témoins et victimes ont décrit des coups et des actes de torture à Koundara, perpétrés apparemment pour amuser les gardes, dont les détenus ont pensé qu’ils étaient ivres. Deux anciens détenus ont décrit comment chaque matin, eux et leurs 15 codétenus recevaient 50 coups de lanière en caoutchouc alors qu’ils étaient allongés au sol, une pratique ironiquement connue sous le nom de « prendre le café avant de monter ». La nuit, ils recevaient 50 coups supplémentaires.

Des groupes de détenus à Koundara ont également été forcés à s’allonger les uns sur les autres et ainsi écraser ceux qui se trouvaient dessous. Ceux qui refusaient de s’allonger étaient battus jusqu’à ce qu’ils changent d’avis.209 Les détenus ont raconté comment les gardes les tailladaient avec leurs couteaux et les forçaient, parfois pendant de longues périodes, à rester dans des positions douloureuses, à fixer le soleil, à rester tête en bas, à s’allonger et à se laisser marcher dessus et à imiter différents animaux pour distraire leurs gardes. La nuit, les détenus étaient soumis à de terrifiants simulacres d’exécutions, et selon l’un d’eux :

La nuit, ils ont l’habitude de venir dans la chambre et dire à un seul d’approcher. Ils mettent un pistolet sur la tête et disent qu’ils allaient nous tuer. Cela s’est produit plusieurs fois pendant les deux nuits que je suis resté là-bas. Au moins une fois, celui qui est en charge des personnes détenues a personnellement mis un pistolet sur l’un de nous, dans la salle de garde principal. Deux fois, ils m’ont emmené en dehors de la pièce principale et dans une salle plus petite, au coin, près de la toilette. Ils ont mis le pistolet sur ma tête et ont dit : « Vous dites que vous ne voulez pas Dadis ? Alors c’est à votre tour de mourir. » Après cela, ils ont sorti un couteau et gratter mon corps de haut en bas. C’était terrifiant, j’ai vraiment cru qu’ils allaient me tuer.

Sévices infligés au camp Alpha Yaya Diallo

Human Rights Watch a interrogé quatre hommes qui avaient été détenus dans un des deux centres du camp militaire d’Alpha Yaya Diallo, où ils avaient tous été amenés par des gendarmes ou la Garde présidentielle directement du stade. Selon trois d’entre eux,
quelques 70 détenus se trouvaient dans une pièce de 6 mètres sur 5 dans le bâtiment des bureaux du capitaine (de gendarmerie) Moussa Tiégboro Camara. Le quatrième ancien détenu a indiqué qu’il était l’un des 11 détenus gardés dans une pièce dans le camp Alpha Yaya.

Nous ne savons pas si les installations étaient des centres de détention officiels ou si elles avaient été installées spécialement après les événements du 28 septembre. Ceux qui commettaient les abus au centre Alpha Yaya étaient des gendarmes, apparemment sous le commandement de Tiégboro, des soldats dont certains portaient des bérets rouges, ainsi que des miliciens portant des chemises blanches et des pantalons noirs.

Un détenu a parlé à Human Rights Watch de comment il s’était retrouvé avec un œil au beurre noir et un bras cassé après avoir été battu par des soldats portant des Bérets rouges et des gendarmes peu après son arrivée au camp Alpha Yaya. L’incident a eu lieu en face du bureau du leader du CNDD Dadis Camara, et selon le détenu :

Une fois le camion était plein au stade, ils nous ont emmenés au camp Alpha Yaya. Le chauffeur nous a dit de sortir. Dès que nous sommes descendus, les Bérets rouges ont commencé à nous frapper. J’ai reçu un coup sur la tête avec la crosse d’un fusil. C’est également là que mon bras a été fracturé. Dans le camion, il y avait environ 40 autres détenus. Nous avons tous été battus après notre arrivée à la présidence. Après que j’ai eu le bras fracturé, on nous a dit de monter à bord des camions. Un soldat est venu et a dit aux chauffeurs : « Emmenez-les chez Tiégboro ». Lorsque nous sommes arrivés on nous a fait sortir deux par deux.

Il y avait deux gendarmes et chacun prendra soin de [au sens de battre] une personne arrêtée à un moment, avant de l’envoyer en détention. Chacun de nous est entré nu avec des sous-vêtements seulement. Une fois que nous sommes entrés, on nous a dit d’aller à la salle principale pour l’enregistrement. Une heure plus tard, ils nous ont sortis l’un après l’autre pour le rasage. Après le rasage, vous êtes battus avant d’être renvoyé dans la salle de détention.

Les trois anciens détenus qui ont indiqué avoir sous la garde de l’unité de gendarmerie commandée par le capitaine Tiégboro Camara ont décrit comment ils avaient été soumis à de fréquents coups pendant respectivement quatre, huit et onze jours. Ils ont déclaré que
les 70 détenus qui se trouvaient au camp à ce moment étaient Peuls, sauf trois d’entre eux.

En plus des coups des gendarmes et des Bérets rouges, deux des détenus ont affirmé avoir été battus et menacés par des miliciens dans le camp. Lors de son arrivée, un détenu a décrit comment il avait été reçu par 11 personnes habillées en chemise blanche et en pantalon noir, qui attaquaient les détenus avec des bâtons et des couteaux. Le détenu a dit qu’il avait reçu un coup à la tête et qu’il saignait, une blessure qui ne lui avait valu aucun soin pendant son séjour.216 Un autre détenu a décrit comment deux jours plus tard, un groupe d’attaquants similaire les avaient menacés :

[Le mercredi], un groupe est venu à notre cellule avec des couteaux. Heureusement, ils ne pouvaient pas accéder à l’entrée parce qu’il était verrouillé. Ils ont dit qu’ils allaient nous décapiter et boire notre sang et manger notre chair. Ils ont essayé de faire pression sur les gardes de sécurité afin qu’ils les laissent entrer, mais heureusement ils ont refusé. Après un certain temps, les soldats leur ont dit de s’en aller.

Les détenus se sont également vus interdire de prier : lorsque les hommes, pour la plupart musulmans, essayaient de prier dans le centre de détention, un gendarme leur disait :

« Quoi ! Vous vous croyez dans une mosquée ? » et commençait à les battre et à tirer la barbe des plus âgés. Un imam qui avait tenté de diriger la prière a été battu au sol par les gendarmes.218 L’ancien détenu ayant passé 11 jours dans ce centre de détention a ainsi rendu compte auprès de Human Rights Watch des brutalités que lui ont fait subir les gendarmes : Ils ont craché sur moi, ils m’ont insulté, et le premier jour, ils m’ont frappé à la bouche avec un fusil, qui m’a fait perdre une dent. Nous avons demandé de l’eau auprès de la personne responsable qui veillait sur nous—pas Tiégboro—mais à chaque fois, ils nous donnaient des coups de crosse avec leurs armes et nous assénaient des coups de poing et des coups de pied.


Human Rights Watch Décembre 2009

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