Thursday, March 11, 2010
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Un Lundi Sanglant Page8

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Tirs de gendarmes sur des manifestants non armés à proximité du stade

Aux alentours de 9h00 du matin, la police anti-émeute rattachée à la Compagnie mobile d’intervention et de sécurité (CMIS) et les gendarmes de l’Unité chargée de la lutte anti-drogue et du grand banditisme, placée sous le commandement du capitaine Tiégboro Camara, ont tenté d’empêcher des centaines de partisans de l’opposition rassemblés depuis 7h00 ou 8h00 du matin à proximité de l’entrée du stade d’entrer dans l’enceinte du bâtiment.31 Des témoins de la scène ont expliqué à Human Rights Watch qu’alors que la foule enflait, Tiégboro est arrivé au stade et a donné l’ordre aux manifestants de rentrer chez eux.

Comme ces derniers ne bougeaient pas, il a ordonné à un groupe de gendarmes de lancer des grenades lacrymogènes, puis, presque immédiatement après, de tirer à balles réelles. Selon les témoins, au moins deux personnes ont été tuées et plusieurs autres blessées lors de l’incident.32 Un témoin a raconté la scène :
Vers 9 heures, Tiégboro lui-même est arrivé au carrefour près du stade où nous étions bloqués. Il est descendu de son véhicule blindé et l’air surpris que les gens faisaient la fête pacifiquement. Il essaya de parler à la foule, mais on pouvait voir qu’il était en colère. Il a dit à tout le monde de quitter les lieux parce qu’aucune protestation n’a été autorisée. Les gens refusaient de partir, alors il a ordonné à ses gendarmes de lancer des grenades.
lacrymogènes, puis ils ont également tiré des coups de fusils et tué trois personnes, plus tard, j’ai vu deux de leurs corps. Les gendarmes ont tiré le côté droit où se trouvait Tiégboro. J’étais très proche de l’endroit où il se trouvait. Il leur a d’abord ordonné de tirer du gaz, et puis il leur a dit d’utiliser leurs fusils. Mais seulement quelques coups de feu ont été tirés.33

Affrontements aux ronds-points de Hamdalaye et de Bellevue

La pluie torrentielle qui tombait ce matin-là avait poussé un grand nombre de personnes à retarder leur départ pour le stade. Vers 8h30, alors que la pluie commençait à se calmer, une foule de manifestants est partie de différents quartiers de Conakry à pied, pour remplir la rue principale de Donka qui mène au stade. C’est dans cette rue, au niveau des ronds-points de Hamdalaye et de Bellevue, que de petites unités des forces de sécurité ont tenté d’empêcher la foule d’avancer au moyen de gaz lacrymogènes et, dans le cas de Bellevue, de tirs de munitions réelles.

Au rond-point de Hamdalaye, quelques agents de la police anti-émeute auraient tenté de bloquer le passage des manifestants en lançant des grenades lacrymogènes, mais auraient abandonné face à une foule trop nombreuse et auraient battu en retraite. Plusieurs témoins qui s’étaient rassemblés au rond-point de Bellevue ont décrit à Human Rights Watch comment aux environs de 10h du matin, les gendarmes ont lancé des grenades lacrymogènes et tiré à balles réelles, tuant au moins deux personnes et en blessant plusieurs autres. Parmi les personnes tuées par balle se trouvait Mamadou « Mama » Bah, un étudiant de 20 ans, qui a été touché alors qu’il regardait passer la foule devant la boutique de tailleur de son père.


34 Les manifestants ont ensuite commencé à jeter des pierres sur les forces de sécurité et à s’en prendre au poste de police le plus proche, incendiant partiellement celui-ci et plusieurs véhicules de police. Un policier a été blessé à la tête par une pierre et agressé par les manifestants.35 Les forces de sécurité se sont retirées et la foule a continué sa route jusqu’au stade.

Tentative visant à empêcher les chefs de l’opposition de pénétrer dans le stade

Alors que les partisans de l’opposition se dirigeaient vers le stade, les principaux dirigeants de l’opposition, Sidya Touré, Cellou Dalein Diallo, François Lonsény Fall, Mamadou Mouctar
Diallo et Mamadou Baadiko Bah, se sont retrouvés au domicile du chef de file de l’UPG, Jean-Marie Doré, non loin du stade.36

Toute la matinée, des chefs religieux de haut rang tels que l’imam de la grande mosquée Fayçal, El Hadj Ibrahima Bah, et l’évêque anglican, Mgr Albert Gomez, ont joué les médiateurs entre Dadis Camara et les chefs de l’opposition dans le but d’éviter toute violence. Alors que les dirigeants des partis d’opposition étaient sur le point de se rendre au stade, ils ont appris par téléphone que les chefs religieux étaient en route vers le domicile de Jean-Marie Doré avec un message de la part du président du CNDD. Tous les chefs de l’opposition sont alors partis rejoindre leurs partisans, sauf Jean-Marie Doré qui est resté chez lui pour recevoir les chefs religieux et entendre leur message. Selon Doré, les chefs religieux auraient affirmé que Dadis Camara était d’accord pour ne pas user de la violence contre les participants au rassemblement à condition que les chefs d’opposition acceptent d’aller au stade, de demander à leurs partisans de se disperser dans le calme et d’abandonner l’idée d’aller au camp Alpha Yaya, bien qu’il n’en ait jamais été question.

Selon plusieurs témoins et les chefs de l’opposition eux-mêmes, alors que ces derniers avançaient vers le stade, plusieurs dizaines de gendarmes précédés du capitaine Tiégboro Camara leur ont bloqué le passage au niveau de l’Université Gamal Abdel Nasser, laquelle est attenante au stade. Tiégboro leur a alors ordonné de faire demi-tour, ce qu’ils ont refusé de faire. S’est ensuivi un moment de vive tension. Quelques minutes plus tard, les manifestants à l’intérieur du stade ont appris que les dirigeants de l’opposition étaient bloqués à l’extérieur, et plusieurs d’entre eux sont sortis prêter main forte aux chefs politiques en allant encercler Tiégboro et ses troupes.

Tiégboro a alors ordonné aux dirigeants d’entrer dans le stade et de dire aux manifestants de rentrer chez eux dans le calme. Selon des témoins, il aurait ensuite donné l’ordre à ses gendarmes de tirer quelques coups de feu en l’air et de se frayer un passage pour sortir de la foule. Les manifestants ont alors pris les chefs des partis d’opposition sur leurs épaules et les ont emmenés à l’intérieur du stade. Un commerçant de 39 ans a décrit l’ambiance qui régnait alors :
Lorsque Tiégboro a disparu, nous avons supposé que nous avions la permission de tenir notre rassemblement. Nous avions marché avec nos dirigeants scandant « Liberté ! Liberté ! » Nous avions dit que nous étions fatigués de 50 ans de dictature. Vers 11 heures, nous sommes tous entrés dans le stade par la porte principale. Ce fut une merveilleuse atmosphère ...
de dance dans la joie. On scandait : « Vive la nation, nous voulons la liberté ».

Lorsqu’ils sont arrivés, aux alentours de 11h00, les chefs politiques se sont retrouvés dans un stade rempli de dizaines de milliers de sympathisants triomphants en train de scander des slogans pro-démocratiques, de chanter, de danser et de défiler autour de la piste du stade en brandissant des affiches et le drapeau guinéen. Des dizaines de manifestants priaient au milieu du stade.
III. Massacre dans le Stade du 28 septembre et aux alentours
L’enquête menée par Human Rights Watch sur les événements qui se sont déroulés le 28 septembre 2009 au Stade du 28 septembre, fondée sur plus de 240 entretiens, a permis de déterminer que le massacre d’environ 150 à 200 sympathisants de l’opposition et le viol de plusieurs dizaines de femmes et de jeunes filles avaient été organisés et prémédités.

Aux alentours de 11h30, peu après l’arrivée des dirigeants des partis de l’opposition dans le stade, une cohorte de plusieurs centaines de soldats, de policiers et de miliciens en civil s’est positionnée autour des issues du stade et a lancé des grenades lacrymogènes avant d’envahir le stade et de tirer directement sur les manifestants pris au piège. De nombreuses personnes ont été tuées par ces tirs à l’aveugle ; d’autres ont succombé sous les coups de poings ou de couteaux ; et d’autres encore sont morts piétinés par la foule paniquée.

À l’extérieur du stade principal, sur le terrain du complexe sportif, de nombreux autres sympathisants de l’opposition ont été tués alors qu’ils tentaient de s’enfuir. Les chefs des partis d’opposition ont été violemment battus, dont certains au point de s’évanouir. Au milieu de cette tuerie, les forces de sécurité ont également commis de nombreux viols, comme le prouvent les témoignages présentés au chapitre suivant. Human Rights Watch n’a trouvé aucune preuve démontrant qu’un membre des forces de sécurité ait été blessé ou tué dans l’enceinte du stade ou du complexe sportif, ce qui montre bien que les violences perpétrées contre les manifestants de l’opposition non armés étaient à sens unique.

De nombreuses photographies et vidéos des événements du 28 septembre examinées par Human Rights Watch viennent appuyer les récits des multiples victimes et témoins interrogés par Human Rights Watch, lesquels ont décrit le rassemblement comme pacifique. Les photographies et les vidéos ne montrent à aucun moment un manifestant armé. On peut voir ces partisans de l’opposition en train de défiler, de brandir des pancartes (affichant des formules tels que « Non à Dadis », « Dadis est un menteur », ou « Finissons-en avec le régime militaire »), de scander des slogans, de chanter des chansons, et de prier dans l’enceinte du stade.

D’autre part, aucune des déclarations faites à la presse par les chefs de l’opposition avant le rassemblement ne laisse deviner une quelconque incitation à renverser le CNDD. Leurs messages ont plutôt consisté à appeler à un retour de la démocratie et à exhorter le capitaine Moussa Dadis Camara à ne pas se présenter aux élections présidentielles. Les photographies et les vidéos examinées par Human Rights Watch montrant les événements qui se sont produits avant et pendant le rassemblement au stade ne viennent en aucun cas étayer les dires de Dadis Camara selon lesquels les manifestants étaient armés.

Attaque des participants au rassemblement par les forces de sécurité à l’intérieur du stade


Vers 11h30, environ 30 minutes après l’arrivée des dirigeants politiques dans le stade, plusieurs centaines de membres des forces de sécurité sont arrivés, pour la plupart à bord de véhicules. Selon les dizaines de témoins interrogés par Human Rights Watch, les forces de sécurité qui ont commis les abus décrits dans le présent rapport comprenaient :

•    Les soldats de la Garde présidentielle, vêtus de tenues de camouflage et de bérets rouges. Ils étaient placés sous le commandement du lieutenant Abubakar

« Toumba » Diakité, qui était alors l’aide de camp et le garde du corps personnel de Dadis Camara, et du second lieutenant Marcel Kuvugi.

•    Des gendarmes vêtus de bérets verts et de deux types d’uniformes : ceux qui portaient des T-shirts noirs et des pantalons de camouflage faisaient partie de l’Unité chargée de la lutte anti-drogue et du grand banditisme placée sous le commandement du capitaine de gendarmerie Moussa Tiégboro Camara ; ceux qui portaient une tenue complète de camouflage semblaient faire partie d’une deuxième unité de gendarmerie.

•    Des policiers anti-émeute appartenant à la Compagnie mobile d’intervention et de sécurité (CMIS), qui étaient entièrement vêtus de noir. Plusieurs d’entre eux portaient des équipements anti-émeute, comme des boucliers et des casques.

•    Des miliciens en civil armés de couteaux, de bâtons et de machettes ; nombre d’entre eux portaient des amulettes traditionnelles et des porte-bonheur. Selon les témoins, la majorité d’entre eux étaient issus de groupes ethniques de la région forestière du sud-est de la Guinée...Lire la suite

Human Rights Watch Décembre 2009

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